LA POSE

LA POSE

C’est une avenue dans Tokyo, une avenue très banale avec des trottoirs carrelés en gris. Il est seize heures et les enseignes des buildings ne sont pas encore allumées. Le ciel est sans lumière, l’atmosphère est chaude et humide, les corps des passants se déplacent péniblement dans cette fin d’après-midi. De mon poste d’observation surélevé, derrière les vitres du Mac Do, j’observe au loin une femme qui prend la pose. Elle écarte les pans de sa veste noire et montre un tee-shirt aux couleurs hawaïennes, à tel point criardes que je comprends pourquoi l’homme qui lui fait face s’acharne à réussir une photo qui peut-être ajoutera quelques pigments au souvenir d’une journée décolorée dans une ville où ils se sont volontairement perdus avec dans le cœur l’espoir secret de s’y retrouver…

La femme ajuste ses cheveux, elle a du ventre. D’aussi loin j’entends son sourire. L’homme lui indique de bouger un peu sur la droite. Elle se décale. Pourtant, de l’autre côté de l’avenue dans le dos de la femme, j’ai beau chercher mais il n’y a rien de particulier. Un décor insignifiant, des immeubles dégoulinants de pluie, des magasins d’ombres vitrées.

La femme rejoint l’homme et l’entoure de son bras, ensemble ils vérifient la photo et conviennent qu’un nouvel essai ne serait pas un luxe. La femme reprend sa pose hollywoodienne. Pendant ce temps les parapluies de Tokyo un à un fleurissent sur les trottoirs. Délicatement la nuit se répand sur le présent.

Les rôles ont changés. L’homme se positionne sur la marque invisible de sa compagne. Elle cadre avec application mais quelque chose ne va pas. Elle s’approche de l’homme, lui défroisse son tee-shirt orange et lui passe une main dans les cheveux. Elle s’éloigne de quelques pas et prend la photo.

Maintenant ils sont partis. Je suis toujours assis derrière les vitres du Mac Do. La photo est figée pour un morceau d’éternité mais le souvenir qu’ils en garderont changera au gré des années, ils oublieront les détails, quel était ce quartier ? C’était en quelle année ? Je me demande bien pourquoi je prends note de tout cela, à bien y réfléchir moi aussi je suis sur leur photo, je suis à gauche, tout là-bas au premier étage de ce building qui n’est pas sur le papier. L’objectif n’était pas orienté dans ma direction, mais la photo n’a pas été faite sans moi, je suis l’un des composants du décor qui les aura fait s’arrêter à cet endroit plutôt qu’un autre. Je suis, au même titre que les pylônes électriques, les voitures et les parapluies, un fragment du monde qu’ils ont choisis. De la même façon, si dix années plus tard, au détour des pages d’un album de photos de famille, quelqu’un devait me mettre devant le nez ce cliché d’apparence insignifiante, y reconnaitrais-je ma présence ? Ma mémoire peut-être se rappellera, et même si ma mémoire ne le peut pas, ma présence en cet instant et sur cette photo (du moins sur le résultat visible de cette photo) ne souffrira d’aucun doute, mais de cela je ne peux attester qu’aujourd’hui. Il n’y a pas d’autre possibilité. Aujourd’hui est le témoin du souvenir qui naîtra dans l’avenir. Aujourd’hui a le pouvoir d’attester de l’avenir et jamais du passé … Pourquoi est-ce que je pense à tout cela, assis derrière les vitres d’un Mac Do, à contempler bien plus que les avenues de Tokyo, égaré entre mes hiers et mes demains.

Nos pas sont si mystérieux et nos arrêts aussi.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :