LES PISSENLITS (YASUNARI KAWABATA)

les pissenlits 1

Je marche dans Tokyo, parfois jusqu’à l’épuisement comme aujourd’hui. Sans doute pour faire taire mes pensées. Le livre dans mon sac, Les pissenlits de Yasunari Kawabata, acheté à Paris et ramené sur sa terre natale.

Le son de la cloche retentit.

« Ah, la cloche, dit Hisano, c’est la cloche d’Inéko.

– La cloche d’Inéko », répéta la mère en regardant sa montre. « Il est trois heures. Le médecin nous a dit qu’il allait laisser Inéko sonner la cloche. »

Ils se tournèrent vers la colline puis levèrent les yeux. on aurait dit que les échos de la cloche venaient du ciel et y demeuraient. Pour la cloche, c’était celle d’un temple campagnard, sans doute pas extraordinaire. Mais elle devait être ancienne. La sonorité n’était pas dure et à la suite d’une note fanée et sèche s’attardait un timbre rouillé. Même après que ses résonances eurent peu à peu disparu sans que la mère d’Inéko et Hisano s’en soient vraiment aperçus, l’émotion que provoquaient ces échos continua d’occuper leurs cœurs. Il semblait qu’il n’y avait nul bruit dans la ville. Ni dans la rivière ni dans la mer.

… Un homme et une femme descendent une colline, ils marchent en échangeant de timides confidences. Leur chemin est parsemé de silences et de pissenlits. Ils viennent de faire interner une jeune femme dans l’asile. Pour l’homme il s’agit de sa jeune fiancée et pour la femme de sa fille unique. Ils marchent tout à la fois au milieu des fleurs et des remords déroulant à leurs pieds les images d’un passé qui tente d’expliquer l’étrange maladie dont souffre la jeune Inéko.

Je traverse un champ de colza, jaune éclatant, immeubles de verres, les fleurs m’arrivent à la taille. Cette ville où même l’improbable se manifeste. Il suffit de trouver le bon quartier. Au milieu de mon champ de colza je remarque un jeune couple en habits de cérémonie, avec un photographe qui les dirige. C’est une journée que je dois faire taire. Les pissenlits de Kawabata et les fleurs de colza du Hama Rikyu Garden font ce qu’ils peuvent pour m’y aider.

Ce matin après un mois de séparation, j’avais rendez-vous dans cette petite gare de banlieue… J’attendais la visite de ma fille N. accompagnée de sa maman. Ma fille a deux ans. De loin le plus joli moment de cette journée qu’il me faut tenir en laisse.

Lorsque N. m’a enfin aperçu derrière les composteurs, elle a d’abord souri timidement puis s’est mise à courir pour se jeter contre moi. Alors elle s’est blottie contre ma poitrine et son visage est resté collé contre moi. Ensuite nous avons pris le bus pour aller jusqu’à la petite maison où je dors et N. n’avait toujours pas fait le moindre mouvement. Nous nous demandions si elle s’était endormie mais non, son visage caché dans mon blouson, elle gardait les yeux grands ouverts.

C’est alors… qu’il m’a semblé que son silence et son étreinte me faisaient ressentir toute l’inquiétude qui a pu être la sienne pendant cette séparation.

J’ai offert à N. la peluche de Miffy que j’avais acheté la veille au magasin Yamashiro-ya à Ueno. Même que dans le train des jeunes femmes s’exclamaient devant mon paquet « Kawaiii Miffy Chan ! »

J’ai bien failli le leur offrir.

Nous nous sommes séparés à nouveau pour la journée. Sans doute que N. a du mal à comprendre. Moi-même, parfois… Ensuite, je me suis retrouvé seul et puis la chambre a bougé. La maison a bougé, la rue a bougé. La secousse aura duré dix secondes et l’esprit s’est tendu comme un arc.

… Au bout des questionnements et des raisonnements torturés, l’homme et la femme nous sembleront finalement plus enfermés dans leur responsabilité, que nous semble l’être la jeune femme qu’ils ont laissé dans l’hôpital. Reviendront-ils sur leurs pas pour la faire sortir ?

La vieille cloche du temple continue d’accompagner leurs pas.

Je dois bien dire que si l’écriture délicate de KAWABATA m’était par avance délicieuse, je me réjouissais tout autant d’avoir entre les mains ce livre puisqu’il a la particularité de présenter un texte inachevé… Pourrait-on dire un texte sans fin… Vous imaginez ? Un texte de KAWABATA sans fin…

(Les Pissenlitsたんぽぽ de Yasunari KAWABATA. 川端康成). Editions Albin Michel – Traduction japonaise Hélène Morita.

livre les pissenlits kawabata

les pissenlits 2

les pissenlits 3

 

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