YANAIHARA ISAKU – AVEC GIACOMETTI

YANAIHARA ISAKU AVEC GIACOMETTI

Ce livre me fait songer à une perle noire trouvée dans un abysse. J’étais en peine depuis plusieurs jours, je parcourais les rayons des librairies parisiennes, reniflant les postfaces, appréciant du bout des doigts le grain du papier des éditions de poche… rien n’y faisait, aucun livre n’avait assez de force pour me sortir de ma torpeur. Pourtant j’avais le sentiment que l’écoulement des heures me guidait vers un rendez-vous. Je n’avais pas d’autre choix. Et comme à chaque fois que cette inquiétude me rattrape, elle occupe entièrement ma pensée, me fait perdre le goût de tout le reste, alors je me lance dans une nouvelle quête, mais peut-être n’est-ce que ma quête originelle qui se remet en mouvement …

Ce livre parle de la déconstruction et il n’est pas léger. C’est un de ces livres amis, qui se laissent rencontrer après vous avoir tant cherché. Livres rares et d’autant plus précieux, livre posé sur une table de librairie, entrevu avec timidité une première fois puis laissé à un simulacre d’oubli de plusieurs mois, vous n’y pensez plus mais il est bien là, tapi dans un recoin, à l’abri d’un angle mort, échappant à toute réflexion.

L’objet est étrangement beau, attirant mais peu séduisant, peut-être même repoussant pour la majorité des gens, l’objet est de nuit, la couverture d’obscurité, le grain de la photo abîmé, la tête échevelée de l’homme et sa mine désespérée sur la couverture rendent tout cela encore plus triste. Les Editions ALLIA ont fait ce pari merveilleux qu’il saurait trouver son public ainsi.

Yanaihara Isaku avec Giacometti.

1954 -1955 Le jeune professeur d’université japonais séjourne à Paris pour y parfaire sa culture de la philosophie européenne. Deux années de rencontres enivrantes, intellectuelles et artistiques, Jean-Paul Sartre, Jean Genet, Simone de Beauvoir, Tristan Tzara, Jacques Prévert, Miró … qui s’achèvent à l’automne 55 par ce qu’il considérera ensuite comme l’Aventure de sa vie parisienne : poser pour Alberto Giacometti.

Le peintre lui promet un portrait. Il le lui promet chaque jour et y travaille avec acharnement, puis efface tout, et ainsi chaque jour recommencent les longues heures de pose douloureuses pendant lesquelles le jeune Yanaihara plonge dans l’obsession de l’artiste. Peindre la réalité tel qu’il la voit, sans rien inventer, sans rien y ajouter.

« Je ne dois pas peindre le visage, il faut qu’il naisse sur la toile. Je veux dire qu’il faut le peindre non pas comme une chose qui est là mais au contraire comme une chose qui n’est pas, une chose qui ne commencera à naître qu’en étant regardée, » (extrait)

Qu’en étant regardée… Je n’ai pu m’empêcher de penser à toutes mes interviews d’artistes réalisées sur le thème du rêve unique, autant dire l’obsession unique, le regarder pour le faire naître, tous mes questionnements depuis toutes ces années m’ont conduits à ce même rendez-vous, le regarder pour qu’il se réalise, ou plus exactement, le regarder pour qu’il nous réalise. Toute la difficulté réside en ces deux mots …

« Il essayait jour après jour, essayait et détruisait, détruisait et essayait à nouveau; Chaque jour, travaillant presque sans relâche, de deux heures de l’après-midi à minuit, et quant la journée se terminait, abruti de fatigue au point de ne plus pouvoir bouger le bras ni se lever, il disait invariablement : « Aujourd’hui j’ai pas mal avancé. Mais c’est encore rien, tout est faux. » (extrait)

Yanaihara méticuleusement transcrit chaque dialogue, et chaque monologue. Les séances de pose le laissent éreinté et désespéré, chaque jour c’est bien une partie de lui-même que le peintre efface pour le faire renaître le jour suivant, puis un jour, pour le jeune japonais la question cesse de le tenailler, peu lui importe de repartir au japon avec son portrait signé de Giacometti. Poser devient son unique nécessité. Il reporte plusieurs fois son retour au Japon. Pour accompagner l’artiste autant qu’il le pourra, restant le plus souvent à la porte d’une folie qui n’est pas la sienne. Giacometti avance réellement très vite et très loin. Le jeune professeur en philosophie comprend vite que jamais aucun livre ne lui en apprendra autant que ces heures silencieuses pendant lesquelles son âme se nourrit tout autant que lui-même nourrit le travail du peintre.

« Sans ratage, il n’y a pas de réussite véritable. Le rôle majeur de Giacometti dans l’art moderne tient au fait qu’il rate constamment, il ne se lasse pas d’essayer et de détruire, ses oeuvres ne sont jamais achevées. Parce que l’achèvement, c’est l’arrêt de toute progression, la déformation d’une réalité infiniment riche, le renoncement à une liberté indéfiniment extensible. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se soucie pas de finir. Les ratages ne font qu’augmenter son ardeur au travail. » (extrait)

J’ai tendrement vécu dix jours en leur compagnie grâce à ce livre. Et j’ai pensé que la recherche du rêve n’est effectivement pas la même chose que le désir de réalisation du rêve. Autrement dit le rêve n’est pas une chose arrêtée, n’est pas un objectif à atteindre, n’est pas devant nous dans un hypothétique avenir. Mais alors…

« Car un travail qui avance, c’est un travail qui n’a pas de fin, c’est une possibilité augmentée de courir après la réalité, et plus on serre de près l’objet, plus il s’éloigne. La question n’était pas de faire un tableau mais d’attraper un peu plus de réalité, aussi n’avait-il que faire d’une masse d’oeuvres : ce qu’il voulait, c’était pousser le travail jusqu’au bout. Chaque jour il a peint mon portrait, mais après un mois et demi le fond était aussi blanc qu’au début. » (extrait)

YANAIHARA ISAKU AVEC GIACOMETTI 2

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