LES BELLES ENDORMIES (YASUNARI KAWABATA)

BELLES ENDORMIES 1

« Et veuillez éviter, je vous en prie, les taquineries de mauvais goût ! N’essayez pas de mettre les doigts dans la bouche de la petite qui dort ! Ca ne serait pas convenable ! » recommanda l’hôtesse au vieil Eguchi.

Avant que Claude n’évoque la sensualité de ce texte, je n’avais jamais entendu parler des « belles endormies » de Kawabata.

C’est un lieu caché, une forteresse de murs et de fenêtres derrière lesquelles on ne voit jamais personne. Les arêtes verticales des immeubles semblent avoir poussées dans le bitume de la cour avec la volonté inquiétante de s’élancer à la conquête du ciel. Un pigeon traverse la cour et c’est tout. Au premier regard il n’y a rien de plus à voir ni rien à en dire. C’est une cour grise derrière une porte cochère en bois et le boulevard de La Villette si débonnaire n’y entre pas. Avant, peut-être, quelques visiteurs nocturnes aux bras troués aimaient à se glisser dans les méandres du couloir, à l’abri des ombres. Alors ils ont voté pour le digicode. Et Claude s’est battue pour qu’on ne ferme pas les portes…

Seule, elle essaie de convaincre ces nouveaux propriétaires qui emménagent autour d’elle que la vraie liberté est affaire de choix, mais s’ils ont les fantasmes de la vie d’artiste ils ont aussi des rêves sécuritaires… Interdiction d’entrer dans la cour… interdiction du fumer dans la cour … interdiction de téléphoner dans la cour … et bien évidemment, interdiction aux enfants de jouer dans la cour …

Nous rions ensemble lorsqu’elle me raconte : « une petite fille jouait avec sa maman dans la cour – 1, 2, 3 soleil – elle tapait de sa petite main contre le mur de l’immeuble 1, 2, 3 soleil – lorsqu’un grincheux sors de l’immeuble en vociférant : arrêtez  çà tout de suite ! Vous faites trembler les murs de mon appartement ! »

La femme aux longs cheveux blonds déambule sur le boulevard de La Villette, un nuage de pigeons accompagne ses pas. J’ai toujours vu des pigeons et des chats chez elle, les nouveaux propriétaires ont mille raisons d’être inquiets, ce n’est pas le Belleville dont ils avaient rêvé… Mais, savent-ils qu’ils arrivent si tard ? Le temps de contracter leur emprunt à taux réduit, le temps de transformer les vieux ateliers en loft dernier cri, l’artiste était déjà parti. L’artiste était son compagnon. Le compagnon du premier instant et du rêve partagé. Le compagnon ailé.

« Qu’elle fût endormie, qu’elle ne parlât point, qu’elle ignorât jusqu’au visage et à la voix du vieil homme, bref qu’elle fût là comme elle l’était, totalement indifférente à l’être humain du nom d’Eguchi qui était là en face d’elle, tout cela lui était subitement devenu insupportable. »

Depuis tant d’années Claude dessine, écrit, publie des livres, expose des artistes, selon son goût, selon son choix, et ils sont légions à être passé dans sa galerie. Mais depuis quelques temps, elle dérange les nouveaux propriétaires qui rêvent pourtant de la vie d’artiste, sa petite galerie… trop de visiteurs, trop de mouvement, trop de bruits etc. Claude est pourtant là pour réveiller l’endormissement collectif, nous y voilà… C’était bien un de ses rêves des années soixante, faire collaborer les artistes, les décloisonner, leur permettre de partager tous ensemble leur passion, apprendre les uns des autres mais… Chacun dans son royaume tant aime à régner qu’ils n’ont pas entendu. Ironie du sort, hier les artistes, aujourd’hui les jeunes propriétaires, la liberté est bien affaire de choix.

« Repliant ses deux bras devant sa poitrine, elle joignit les doigts. Ceux-ci touchaient la poitrine du vieillard. Les mains étaient jointes dans l’attitude de la prière. L’attitude d’une tendre prière. Le vieillard de ses paumes entoura les mains jointes. Ce faisant, il lui sembla qu’il priait lui-même, et il ferma les yeux. Cependant, ce n’était là sans doute rien d’autre que la tristesse d’un vieil homme au contact des mains d’une fille jeune et endormie. »

Claude un jour m’aura dit cette phrase : « C’est le secret des individus de coïncider avec leur destin. » Oui le secret des individus …. et surtout coïncider. Coïncidons. Claude l’éveilleuse, merci pour les belles endormies !.

BELLES ENDORMIES LIVRE

Extraits de « Les Belles Endormies » de Yasunari Kawabata aux Editions Albin Michel.

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BELLES ENDORMIES 8

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