DE TOUTES LES NUITS, LES AMANTS (MIEKO KAWAKAMI)

de toutes les nuits 2

Quand la prise de sang a été terminée, j’ai rempli un questionnaire, puis, au moment où j’ai pris un gobelet en carton plein de jus de légumes à un distributeur automatique gratuit, je me suis vue dans la vitre de la fenêtre. On voyait vaguement les panneaux publicitaires, les murs, les fenêtres des bâtiments d’en face, et par-dessus, je flottais, pâle et misérable. Pas minable, pas dépenaillée, non,  misérable, c’est le mot. Une femme misérable se superposait sur la vitre à divers bouts d’images. Autour de sa tête, des cheveux en désordre, mal liés ou trop courts, les épaules tombantes, les yeux creux et bas, les jambes courtes, les bras courts, le cou par contre long et grêle. Les tendons marqués à hauteur des clavicules et du cou, mais pas du tout tendus, flasques au contraire, un trait oblique bizarre sur les joues. Et cette femme de trente-quatre ans en cardigan et jeans délavé, c’était moi.  Incapable de savoir quoi faire pour s’amuser même par un temps pareil, une femme misérable. Avec son sac dans les bras, tout gonflé de choses auxquelles personne n’accordait même un coup d’œil, ou jetterait à la première occasion, et qu’elle gardait comme s’il s’agissait de quelque chose de précieux. (Extrait)

Les cris des corbeaux déchirent la moiteur de l’été japonais, avec rage ils disputent la place aux stridulations des cigales dans l’espace sonore qu’elles saturent. Pour le promeneur il n’y a aucun répit. La ville est bruyante, même dans ses jardins les plus zen, la ville est causante, elle parle de mille sons, langages communicants, les informations s’échangent et traversent les corps des passants. Je suis un passant.

J’emportais ce livre, écrit par une femme avec les silences d’une femme qui ne sait pas dire, silence d’une vie qui s’est fermée un jour de neige. La ville est si véhémente que les silences des hommes et des femmes s’y révèlent en contraste. Ici les murs s’exclament  en écrans géants au-dessus de nos têtes, les machines automates nous interpellent et nous remercient, les haut-parleurs nous conseillent ou nous alertent  et dans les arbres et dans les herbes les bestioles s’en mêlent aussi. J’emportais ce livre et aussi un micro. C’est alors que de simple passant je devins entendant. Soudain tous les bruits m’attiraient. Dans le dédale des rues et des ruelles je tentais de m’en approcher, me heurtais à des murs, à des temples, à des cours d’écoles. Je traquais des sonorités que les rares courants d’air déplaçaient jusqu’à moi. Mon micro dans une main, je frôlais les grillages des écoles, pour y récolter des mots, des cris et des rires. Sur le quai du métro, singulièrement immobile et traversé par une foule indifférente, j’engloutissais le tap-tap des chaussures, les annonces musicales, la voix féminine de l’escalator et le chant numérisé d’un oiseau.  

C’est l’histoire d’une femme aux journées muettes, dans une ville trop bavarde. Elle reste cloîtrée dans son appartement, ne s’offre qu’une promenade dans l’année, à la mi-nuit de son anniversaire. Et puis  au fil des jours et des nuits, alors que les hommes et les femmes s’enivrent de discussions légères et infinies sans jamais l’apercevoir, lui viennent les mêmes envies d’échapper à la pesanteur, de s’enivrer d’une présence.  Alors l’alcool devient son ami. Lentement elle sombre au fond de son thermos de saké. Elle ne sort plus sans lui. Et le Monde lui est enfin plus léger.

L’écriture de Mieko KAWAKAMI s’approche du silence. Attentive à ne rien inventer. C’est une écriture qui écoute. Une écriture si rare en somme.

Pourquoi faut-il que je pense au silence lorsque je parle de Tokyo… Du fond du jardin Rikugien j’entendais psalmodier des voix féminines. J’imaginais une étrange prière matinale dans un temple du quartier, aux abords du jardin. Le rythme forcené et répétitif des récitantes m’intriguait, je faisais le tour du jardin cherchant à m’approcher au plus près du chant qui semblait devoir s’éterniser. J’avais déjà mon micro en main et je pressais le pas au milieu d’une végétation luxuriante, jusqu’au point où le son me semblait être le plus fort.

A mon dernier pas… le chant s’arrêta. Je restais sur place avec le vacarme des cigales. A ce moment je peux dire que je demeurais face au silence… La nature avait beau jacasser avec ardeur, la disparition soudaine de ces voix avait créé en moi du silence. Ou plus exactement, devrais-je dire avait révélé en moi le silence.

M. Mitsutsuka regardait intensément ma main qui tenait le stylo. Le simple fait de me savoir regardée par M. Mitsutsuka me donnait chaud dans le dos. La chaleur a tourné en spirale jusqu’à ma tête, elle a gonflé mes joues et s’est répandu lentement sur toute ma figure.

– Mais qu’est-ce que je pourrais écrire …

– Ce que vous voulez, a dit M. Mitsutsuka.

– Des mots, alors ?

– Oui.

– Qu’est ce que je vais écrire ?

– Ce que vous voulez.

– Ce que je veux ?

– Eh bien, écrivez des mots que vous n’avez encore jamais écrits par exemple.

– Ah, j’ai acquiescé.

J’étais en pleine confusion. Ecrire des mots que je n’avais jamais écrits. J’avais beau réfléchir, rien ne me venait. Un moment, j’ai pensé écrire le mot « cancer », mais j’ai eu peur de faire une faute sur le caractère alors j’ai laissé tomber.

– Je ne peux pas plutôt écrire autre chose ?

– Si si, comme vous voulez.

– Bon… j’ai dit, et j’ai écrit mon nom et mon adresse.

– Oh ! Vous avez une très belle écriture, a dit M. Mitsutsuka d’un air intéressé en tenant le cahier un peu éloigné.

– Non, mon écriture est très fade, j’ai dit d’une petite voix. Une écriture de nerveuse.

– Vous trouvez ? Je la trouve très belle, a dit M. Mitsutsuka.

Je ne savais pas quoi répondre alors j’ai secoué la tête longtemps. 

Extraits du roman « De toutes les nuits, les amants » de Mieko KAWAKAMI aux Editions ACTES SUD (Traduit du japonais par Patrick Honnoré)

de toutes les nuits, les amants

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