JOURNAL JAPONAIS (RICHARD BRAUTIGAN)

JOURNAL JAPONAIS 3

J’attends ma fille. Les paroles de l’homme qui vient de s’asseoir à une table près de la mienne résonnent dans mes oreilles. Ses mots vibrent à la façon de ces clochettes que j’entends parfois tintinnabuler dans les rues du japon. J’attends ma fille. Tout est dit. Est-ce que moi aussi, un jour , pas si lointain d’ailleurs, je prononcerais les mêmes mots ? j’attends ma fille.

Elle sera étudiante et habillée avec soin, moitié japonaise oblige, elle sera sérieuse et un peu taciturne moitié de moi oblige, ou bien fantaisiste et gaie… La fille de l’homme vient d’entrer dans le bistrot, les deux visages se reconnaissent et se sourient. Il y a de la distance dans leur retrouvaille, pas d’effusion de sentiment, peut-être se sont-ils vu la veille, peut-être ont-ils un rendez-vous régulier à cette même place. J’évite de les regarder et les bruits de la rue masquent leur conversation mais je perçois tout de même les mouvements autour de leur table.

Jour pour nuit

Le taxi traverse l’aube de Tokyo

et me ramène chez moi.

Toute la nuit, je suis resté éveillé.

Et je serai endormi avant le lever

du soleil.

Je vais dormir toute la journée.

Le taxi est oreiller,

les rues sont couvertures,

l’aube est mon lit.

Le taxi apaise mes esprits.

Je suis en route pour de nouvelles rêveries.

                                                                   Tokyo Le 1er juin 1976

Cette jeune femme aux paupières semi-bridées et aux gestes mesurés. Que me dira-t-elle ? Et quelles seront ses préoccupations ? Il porte la tasse de café à ses lèvres pendant qu’elle lui parle. J’imagine qu’il voit le visage d’une enfant en transparence de celui de la jeune femme. Elle se sait regardée comme une enfant, cela lui procure un sentiment ambigu de révolte et aussi d’apaisement. Assise toute droite sur sa chaise, elle a cette manie de bouger tout le corps d’avant en arrière quand elle parle. Mais peut-être qu’elle ne bouge ainsi que devant son père. Elle commence ses phrases en basculant vers lui puis repart vers l’arrière. Il reste immobile, goûtant le moment. N’osant rien. Elle est jolie. Est-ce qu’il en éprouve de la fierté ?

Féminité japonaise

Les femmes sont toutes si séduisantes

au Japon

que les autres ont dû être noyées à la naissance

                                                                    Tokyo Le 28 mai 1976

Elle aura vingt ans, j’en aurais soixante-dix et plusieurs mondes nous sépareront. Vivra-t-elle à Paris ? Parlera-t-elle toujours le français ? Un million de chemins possibles s’offrent à nous dès maintenant et j’entends leurs chants qui nous appellent. Leurs mains restent posées sur la table. Inertes, retenues. Leurs mains ne disent rien. Toujours entre les êtres il y a ce silence, derrière les mots et sur la peau. Nous aussi probablement, il nous tiendra captifs de son chantage et nous ne l’aurons pas vu approcher. De l’homme ou de sa fille, lequel des deux en souffre le plus…

Ils se lèvent et sortent du bistrot. A travers la vitre je vois l’homme déposer un baiser sur la joue de sa fille mais déjà elle s’éloigne en remontant la rue de l’Ecole de Médecine, lui il descend. (à Paris au Bistrot 1 de la rue de l’Ecole de Médecine)

Pour passer où ?

J’exhibe parfois mon passeport,

contemple ma propre photographie

(pas très réussie, etc.)

juste pour voir si j’existe.                                                                  

                                                           Tokyo Le 12 juin 1976

(à Paris au Bistrot 1 de la rue de l’Ecole de Médecine avec l’introuvable Journal Japonais de Richard Brautigan (traduction de Nicolas Richard) trouvé miraculeusement pour un prix dérisoire dans la superbe édition 10/18).

JOURNAL JAPONAIS 1

Une réflexion sur “JOURNAL JAPONAIS (RICHARD BRAUTIGAN)

  1. Pingback: remembering you standing quiet in the rain – Made In Tokyo

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