PENSEURS JAPONAIS – DIALOGUES DU COMMENCEMENT (YANN KASSILE)

penseurs japonais couv 750

Mon rendez-vous avec les Penseurs japonais était annoncé. J’avais pourtant dédaigné ce livre, deux ans plus tôt, en le feuilletant dans une librairie du quartier Latin … Maintenant il m’obsédait, et j’aurais volontiers escaladé un haut sommet si on m’avait assuré qu’une librairie d’altitude en possédait encore un exemplaire. Mais le livre était devenu introuvable (en réédition). C’est dans une librairie d’occasion que je trouvais finalement un exemplaire unique des Dialogues du commencement, annoté à souhait par son ancien propriétaire d’une écriture fine au crayon à papier. Le livre ouvert devant mes yeux, je laissais courir mon imagination en essayant de déchiffrer les volutes de charbon déposées sur le papier par une main anonyme.

Le cheminement de l’homme sans doute m’aura plu. Exigence des mots et obsession du chercheur à ne pas dévier sa trajectoire, puisque cette lueur qui l’attire au loin semble si chétive.

Le travail présenté par Yann KASSILE n’est pas sans me rappeler mes propres pérégrinations tokyoïtes à la recherche des artistes japonais. Au fil des pages et des rencontres de l’auteur avec les intellectuels japonais, je vois encore les rues de Tokyo, j’imagine les rendez-vous qu’il aura fallu provoquer, les interprètes difficiles à déchiffrer, les questions qui ne trouvent pas de réponse ou qui perdent leur sens, les découragements devant l’ampleur du projet.

Mais que cherche donc Yann KASSILE ? De toutes ces interviews émerge une préoccupation :

«  J’essaie de recueillir quelques propositions qui puissent servir pour ne pas devenir complètement fou, peut-être. Et donc, chacun doit construire son propre point d’arrêt du chaos car le point d’arrêt des autres ne constitue pas nécessairement pour moi un point d’arrêt du chaos. Ce que je cherche à recueillir, ce sont ces points d’arrêts du chaos. Tu me comprends ? » 

(Extrait du Dialogue 7 – Avec UNO Kuniichi)

Ce qui me réjouit le plus dans ce livre, hormis bien évidemment chacune de ces conversations enivrantes, c’est l’obstination maladive et non dissimulée de l’auteur qui s’applique à reconnaître son propre chemin dans les méandres des pensées qu’il interroge.

Ces vingt-deux dialogues du commencement nous embarquent avec bonheur dans une aventure philosophique et aussi, soulignons-le, une belle aventure éditoriale car il faut tout de même un bel optimisme pour publier ce genre d’ovni.

Et puisqu’il me fallait faire un choix pour nous faire entrer un peu plus dans l’intimité de ce livre :

D’Istria – Il existe une expérience qui peut se présenter comme un désir vital, comme une exigence supérieure à tout, comme une absolue nécessité mentale. Cette expérience consiste à se situer en dehors des activités courantes, en dehors des activités sociales, en dehors de tout échange affectif, en dehors de tous les savoirs constitués. Après donc que tous les savoirs et tous les liens sociaux et affectifs ont été mis entre parenthèses, cette expérience consiste à se demander : « Maintenant que j’ai suspendu tout cela, sur quelles propositions absolument solides je peux m’installer pour avancer dans la pensée, pour avancer dans l’éclaircissement de la réalité ? » Placé dans la position de cette expérience quelles sont les premières propositions que tu formulerais ?

ISHIDA – Quand j’ai lu cette question, j’ai pensé bien sûr à toute l’histoire de la philosophie, notamment dans la tradition phénoménologique. Je voyais que tu voulais dire par cette question qu’il faut faire table rase du monde, retrouver le « je pense » qui est au fondement de l’acte de penser. Mais je me suis demandé s’il fallait aussi faire table rase de cette histoire de la philosophie. Il m’est un peu difficile d’ignorer cette histoire de la pensée qui a elle-même essayé de fonder son acte premier de la pensée. Alors je suis un peu embarrassé devant cette question, mais je vais peut-être la poser d’une manière un peu différente. C’est-à-dire qu’on pourrait se demander, dans cette tentative de remonter à l’acte premier de la pensée, la chose suivante : est-ce qu’on peut faire abstraction du langage, est-ce qu’on peut faire la réduction du langage, du culturel, du social, du psychique, est-ce qu’on peut faire toute cette réduction pour retrouver un moment premier et pur de la pensée ? Alors, je ne suis pas sûr de pouvoir le faire. Pour pouvoir prétendre faire cela, je suis un peu trop conscient de l’histoire de la pensée qui s’est déjà appuyée sur cet acte fondateur. Dons je suis un peu sceptique face à cette question. Pour moi, quand je me réfléchis, quand je réfléchis à ce qu’est mon propre acte de pensée, je préfère poser les choses de la manière suivante. Pour moi, penser, c’est aussi entendre des voix, c’est aussi entrer en dialogue, c’est aussi entrer en dialogue avec les voix multiples, non pas les voix des personnes qu’on entend dans le monde, mais plutôt les voix du silence des dialogues avec les autres pensées qui se sont accumulées au cours de l’histoire de la pensée. Et qui continuent. Des murmures de voix, de pensées, qui sont silencieuses, qu’on entend quand on pense. Quand on suspend ses relations avec le monde, c’est seulement à ce moment-là qu’on peut entrer en dialogue avec ces voix de pensée. Penser ne consiste pas en un acte pur vis-à-vis de soi-même, qu’on accomplirait tout seul, mais c’est, en suspendant les relations directes avec le monde, entrer en dialogue avec les voix de pensée. Penser, cela se fait seulement en entrant en dialogue avec les voix qu’on n’entend pas quand on agit. On entre en dialogue avec ces voix silencieuses, des murmures de pensée, qui nous ont précédés, et qui pensent autrement. Donc, si je formule mes premières propositions, ce serait quelque chose comme les suivantes : je dialogue, je dialogue en silence, donc je suis un être pensant. Je me mets en continuité avec les voix silencieuses des autres pensées et c’est ainsi que je me constitue en être pensant. Voilà. Il y a aussi la question du langage. Parce que je pense qu’on ne peut pas faire la réduction du langage dans l’acte de penser. Très concrètement, personnellement, quand je pense, je pense en de multiples langues, je pense en japonais, en français un peu, en anglais un peu. Donc, dans l’ace de penser, on se met en relation très multiple et complexe avec cette trame de voix inscrites dans une langue donnée. Donc, l’acte de penser n’est pas l’acte premier. Il y a toujours d’autres actes de penser qui précèdent mon acte de penser. J’essaie d’entrer dans l’histoire de la pensée au milieu, par le milieu, non pas me situer au début de l’acte de la pensée.

(Extrait du Dialogue 12 avec ISHIDA Hidetaka 石田 英敬, né en 1953, philosophe, spécialiste de littérature française et de médiologie. Il est l’un des traducteurs de Michel Foucault en japonais).

 

Penseurs japonais – dialogues du commencement – de Yann KASSILE aux Editions de l’éclat -2006 – 290 pages.

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