UN SOIR CHEZ MOS

un soir chez mos 2

Un dimanche au vent glacé de février dans un fast-food au bout de la ville, loin de la gare. La salle du restaurant est déserte à l’exception de moi dans un coin et d’une collégienne dans le coin opposé, assise seule à une table. Un verre d’eau est posé devant elle. La tête tournée face au mur elle ne bouge pas. Et d’ailleurs rien ne bouge dans le restaurant. Les employés sont immobiles derrière leurs caisses.

Je la surveille du coin de l’œil en mastiquant mes hamburgers élastiques au poisson. Son silence finit par emplir la salle. Assise raide droite dans son uniforme bleu marine d’écolière, longs cheveux noirs brillants, lèvres charnues, genoux serrés, jupe courte et mains posées à plat sur les cuisses. Stricte.

Un instant je me dis qu’elle attend la fin de service de son petit ami, peut-être un des serveurs. Une porte s’ouvre. En sort un jeune homme de belle prestance. Le manager du restaurant je suppose. Elle se lève. Il s’adresse à elle. Tous deux s’inclinent. Je suppose qu’il lui présente ses excuses pour l’avoir fait attendre. Il s’assoit face à elle et pose un dossier sur la table.

Elle baisse la tête. Ils parlent d’une voix à peine audible de la place où je suis. De toute façon même si je pouvais les entendre je ne comprendrais rien. Il est à peine plus âgé qu’elle. Je comprends qu’il s’agit d’un entretien d’embauche. Il pose les questions. Elle se courbe, muette.

Je ne les regarde pas directement mais je perçois les gestes et les souffles. L’attitude soumise de la jeune fille, la voix très assurée et peut-être moraliste du garçon… Il y a dans sa voix des intonations de reproches, mais je n’en jurerais pas, la culture japonaise n’est jamais à notre portée.

Toujours tête baissée, elle lâche quelques mots entrecoupés d’interminables silences. Il la regarde bien en face. Il prend des notes. Il laisse le silence peser de tout son poids sur elle. Il pose une autre question… Puis sur son initiative à lui, la torture prend fin. Elle redresse enfin la nuque. Ils se lèvent, se saluent. Lui, retourne dans son bureau. La porte s’ouvre et se referme. Je la suis du regard. Elle sort du restaurant et sur le parking plongé dans l’obscurité j’aperçois l’écran lumineux de son mobile qu’elle ouvre pour informer… Quelqu’un.

Je fini à peine mon deuxième hamburger que la scène se prépare à être rejouée. Même table, même porte qui s’ouvre. Cette fois la candidate semble plus jeune que la première, n’a pas d’uniforme mais des vêtements très décontractés. Le manager sort à nouveau de son bureau, vient s’asseoir à la table et repose son petit dossier devant lui. Ils se regardent bien en face, elle s’exprime avec vigueur, elle rit parfois… Lui aussi semble plus détendu avec elle. Je m’éclipse sans mouvement brusque, sans bruit, pour ne pas les interrompre. La porte automatique s’ouvre devant moi, je m’apprête à glisser discrètement dans les ombres de la rue, mais le jeune gérant lance à pleine voix un salut dans ma direction en dirigeant son regard sévère vers les employés derrière le comptoir qui s’empressent de me saluer aussi.

Le froid à nouveau. Dans la nuit je pense au visage de la première fille… À ces graines que l’on s’efforcera de planter pour que dans nos vies poussent des fleurs, mais qui au bout du compte ne sont guère plus que les graines qui traînaient dès le départ dans le fond de notre poche.

un soir chez mos 1

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