LA BÊTE VÊTUE

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C’est toujours pareil… La performance butô nous fait ce cadeau merveilleux de nous soustraire au temps. Plus exactement au temps individuel. C’est alors que nous quittons le tumulte de la ville pour nous installer dans la pénombre d’une salle, et si nous en restions là, le cinéma pourrait tout aussi bien nous convenir, mais notre exigence est ailleurs. La danse butô invariablement nous ramène au temps collectif, le temps d’avant l’individualité, le temps dont parfois et confusément nous entendons le chant, à peine audible comme enfoui dans nos cellules. Voir un spectacle de danse butô nous soustraie donc à la distraction du monde. Nous sommes avec les autres spectateurs, mis en présence d’un corps, le corps du danseur, le corps de la danseuse, corps dénudé que la blancheur talquée souligne au milieu des ténèbres. Ce corps à la vie ralentie, aux mouvements hésitants, ce corps qui se montre si fragile, nous semble d’emblée familier. Et nous le reconnaissons.

Sachiko et Jean-Gabriel, sont recroquevillés sur le sol, ils caressent l’obscurité d’un monde sous-marin . Ils semblent bercés par les flots d’une tendresse invisible qui nous fait nous souvenir des premiers émois de notre histoire. Ralenti à l’extrême donc. Jusqu’où peut-on ralentir le mouvement et y voir encore de la danse ? Il semble qu’il n’y ait aucune limite, et c’est bien sur ce point, que réside à mon sens, le mystère de la danse butô. Même si le corps du danseur se tient dans l’immobilisme, le spectateur continu à observer la danse. La danse ne s’arrête pas et à cet instant seulement chaque spectateur le sait.

Voilà pourquoi il s’agit d’un temps collectif.

Bourdonnements d’insectes, piqûres sur la peau, maintenant les danseurs se sont redressés et les corps se défendent contre une nature qui se refuse à rester angélique. La musique évoque des attaques de moustiques géants, Bourdonnements et piqûres, les mains claquent, les mains frappent … et les visages se ferment. Soudain la violence assombrit la danse.  Et leur danse se change en combat. Ils veulent se tuer.

L’image est bien choisie. Les doux ébats du début sont maintenant oubliés, à cause d’un moustique. Pourquoi n’en faut-il jamais plus pour saccager notre innocence ?

Les visages des danseurs ont aussi leur danse. Jean-Gabriel et Sachiko ont dans les yeux une lumière qui trouve un chemin dans les ténèbres, et cette lumière s’avance jusqu’à nous. Mais qu’il est pauvre le spectateur, emprisonné par son fauteuil, par sa chemise et par ses bras, sagement croisés sur ses genoux. Quelle est cette danse qui nous attire autant qu’elle nous horrifie ?

O mizu ?  Tu veux boire ?

La voix de Sachiko soudainement nous élève au sentiment. Pour pouvoir vivre ensemble, les êtres se questionnent, se repoussent et s’attendent, le monde alors devient séduction et possession. La performance de Sachiko Ishikawa et Jean-Gabriel Manolis nous déroule la trame de notre histoire, une histoire personnelle au-delà du personnel. Nous visitons peut-être nos enfers mais surpris nous en revenons intacts, ici, devant la scène. Intacts ? Vraiment ?

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