NAGASAKI (ERIC FAYE)

NAGASAKI

J’aime arrêter ma vie. Sans bouger la vie nous traverse. Ici à Tokyo particulièrement j’aime rester immobile, dans une gare, au milieu d’un carrefour, sur un banc dans un parc ou derrière les vitres d’un fast-food, ensorcelé par les trajectoires des individus.

Les corps passant capturent ma présence, une seconde, parfois plus. D’autres corps me frôlent et d’autres liens m’enserrent. Chacune de mes journées se prolonge ainsi jusqu’au débordement.

Tous connaissent leur destination et tous s’en inquiètent. Je ressens parfois l’inquiétude du monde. Hommes, femmes, costumes et tailleurs, fumeurs regroupés aux pieds de leur tour de verre, de leurs cigarettes blondes s’échappe des brumes de silences. La foule japonaise semble tranquille et en un sens elle l’est si on la compare à la foule parisienne, mais l’individu lui ne l’est pas.

Sans bouger la vie nous traverse.

Dans le Parc de UENO. Sous un ciel si bas. Je suis posé près du cendrier géant des fumeurs. Alors je fume. Pour que s’envolent ces chiennes d’idées grises qui ne m’ont pas lâché de toute la journée. Je regarde les touristes qui sortent de la gare en s’esclaffant de joie quand ils se jettent dans les grandes allées du parc. Et toutes ces japonaises qui marchent vers le zoo encombrées d’enfants sages avec leurs rêves de panda. Ils m’ennuient. C’est un jour de pluie, menaçant.

Un homme avec un masque s’approche de moi en boitant. Il vient s’asseoir à ma gauche sur le muret en pierre. Il tourne son visage vers moi. Je ne le regarde pas mais je me sens observé alors mon regard se pose sur son masque. On se sourit, je le vois dans ses yeux.

Il pointe son index vers le ciel.

– Amé ! (la pluie)

Puis fouille dans la poche de son pantalon, en sort une pièce de 10 yens et pointe son index vers moi. Je sors à mon tour quelques pièces, les lui tend. Il ne les prend pas, il tourne la tête à gauche, puis à droite, il vérifie méticuleusement que personne alentour ne nous remarque… puis il tend la main pour accepter mes pièces. Je me lève. Nous nous saluons et déjà les premières gouttes arrivent.

« Un jour, il ne se passe plus rien. La corde du destin, d’avoir été trop tendue, a cassé net. Rien plus n’arrive. L’onde de choc de ta naissance est si loin désormais, oh ! si loin. C’est la vie moderne. Entre échec et réussite s’étend ton existence. Entre gel et montée de sève. Je ruminais tout cela la semaine dernière dans le tramway, et ce matin, imaginer que ce constat n’est peut-être pas immuable me rend euphorique, là, à la même place dans le tramway, devant le même papier peint urbain. » (extrait)

Fait divers rapporté par plusieurs journaux japonais en 2008 : une femme s’introduit en cachette chez un homme qui vit seul, et elle va vivre avec lui, dans cette maison, sans qu’il le sache, elle reste cachée dans un placard… Pendant près d’un an cette femme va subsister recluse dans le placard tout au bout de la maison, ne sortant prudemment que lorsque l’homme s’en va travailler chaque matin… Et lui, il met du temps avant de s’inquiéter que ses yaourts disparaissent, que son jus d’orange diminue plus qu’il ne devrait. Car dans sa tête tout est si bien rangé depuis toujours, rangé, mesuré et sans aucune surprise, alors comment pourrait-il imaginer…

Mais tout de même, arrive un jour où il lui faut s’avouer qu’il se passe quelque chose dans sa maison, qu’il se passe enfin quelque chose dans sa vie et le voilà qui installe une webcam dans sa cuisine pour …. savoir.

« C’est une règle en acier inoxydable d’une longueur de quarante centimètres. Sur un côté non gradué, j’ai collé une bandelette de papier blanc, puis j’ai plongé l’instrument dans une brique de jus de fruits multivitaminé (A, C & E) entamée le matin même. J’ai attendu quelques secondes, le temps que ma sonde s’imprègne de liquide, puis l’ai retirée lentement. Je n’osais pas regarder. Huit centimètres, ai-je lu. Il ne restait que huit centimètres de boisson, contre quinze à mon départ… Quelqu’un s’était donc servi. Or je vis seul. » (extrait)

Extraits du roman « Nagasaki » de Eric FAYE aux Editions STOCK.

Nagasaki ERIC FAYE

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