J’AI MAL ! J’AI MAL ! J’AI MAL !

j ai mal j ai mal

Partage de l’espace. La scène révèle une petite chambre d’hôpital aux murs blancs, le sol est gris métallique, un téléviseur écran plat est vissé sur le mur entre deux lits. D’un côté une grande porte verte à demie ouverte sur un couloir, à l’opposé une petite fenêtre fermée sur une terrasse en bois. Ombres et lumières se partagent les territoires.

Une fois la souffrance maitrisée par le protocole chimique, ma vie aurait pu s’écouler ici, sereine et méditative, d’autant plus que je venais à peine de découvrir que le téléviseur me donnait accès gratuitement aux programmes radiophoniques, j’abusais donc de France Inter, la meilleure des médecines à mon sens pour se remettre les idées sur pieds. Il devait être midi lorsque la porte verte  à demie ouverte sur le couloir s’ouvrit entièrement pour laisser passer une infirmière qui me dit d’un air enjoué : « vous allez avoir un voisin ! »  Aussitôt dit… Je coupe ma radio et voilà qui arrive, aidé de deux autres femmes, un homme plutôt mal en point qui à peine installé à l’horizontal sur son lit se saisit de la télécommande du téléviseur et ordonne qu’on lui apporte le code d’accès ! Il malmène les infirmières, il se plaint de tout, de l’ambiance morbide du lieu, se branche direct sur une de ces chaînes qui diffusent des jeux pour gagner des voyages dans les îles et des canapés en cuir. Le son est fort et je ne peux plus m’échapper.

Juste avant l’interruption j’avais eu le temps de noter dans la superbe émission consacrée à BASHUNG « De l’aube à l’aube » quelques mots d’Alain : « Si je dois faire l’artiste, il faut que je montre aux gens que je suis un peu libre, sinon je reste chez moi ! » Cette petite phrase entendue un dimanche matin dans une chambre d’hôpital m’avait illuminée le cœur. Mais il y a aussi les chaînes de télé aventurières qui montrent des tueurs de serpents géants, des chasseurs d’araignées toxiques, des chatouilleurs d’alligators marécageux et autres bonshommes dont la vie est remplie de couteaux aiguisés, de flingues et de grosses bagnoles 4×4 rutilantes, des types qui sont également pères de familles et qui s’ennuieraient à mourir si on les obligeait à passer une semaine de vacances en France dans un petit hôtel du Poitou… Bref des américains ou des australiens filmés en long et en large pendant des milliers d’heures et que les télés diffusent dans des chambres d’hôpitaux où sont alités des gens du Poitou. L’avantage est le pouvoir anesthésique de ces images.

J’ai supporté l’après-midi, me retranchant dans mes pensées, j’ai pensé au Japon où j’étais encore il y a quelques jours à peine, j’ai pensé que la vie est incroyablement joueuse, que tout bascule si vite, j’ai pensé que cette chambre blanche et ces infirmières qui viennent changer mes perfusions toutes les deux heures pourraient presque suffire à une vie équilibrée… s’il n’y avait cette p….. de télévision. La nuit est arrivée, mon voisin a fini par s’endormir devant sa télé, alors délicatement, j’ai commencé par baissé le son de deux points, puis encore deux points, puis j’ai éteins.

La nuit commence.

La longue nuit commence.

Le lit est trop court, je ne peux pas allonger mes jambes. Mon ventre me fait mal, je dois rester sur le dos, pas moyen de me plier, alors le plus souvent je ne dors pas. Et j’entends, d’ailleurs comment ne pas l’entendre, le vieil homme de la chambre d’en face, de l’autre côté du couloir, qui commence par appeler : « Jacqueline ! Jacqueline ! Jacqueline » Pas de réponse des infirmières. « Ahh j’ai mal ! J’ai mal ! J’ai mal ! » J’ai vraiment mal ! » Pas de réponse le couloir est silencieux. Il enchaine de sa grosse voix « Au secours ! Au secours ! Au secours ! » Toujours aucune réaction dans la salle des infirmières, pourtant en même temps qu’il hurle il appuie sans interruption sur la sonnette d’appel qui biiiiiiiip dans la nuit. Et les cris jaillissent par rafales, « J’ai mal ! j’ai mal ! j’ai mal ! »  Et plus il en rajoute, plus on entend qu’il n’a pas de souffrance mais juste envie que quelqu’un vienne. Alors elle vient, c’est une Jacqueline ou c’en est une autre, elle lui dit quelques mots, fait mine de le gronder et de vérifier ses perfusions, peut-être qu’elle lui donne un calmant, lui souhaite une bonne nuit et lui fait promettre d’être sage !

La nuit encore.

Quelques secondes de calme et puis : « Au secours ! Au secours ! Au secours ! » 

Silence de la nuit. Je suis fasciné par la patience angélique des infirmières alors que moi, à certaines heures de la nuit, avec lassitude, j’aurais volontiers débarqué dans la chambre du vieux armé d’une batte de baseball pour l’aider à ne plus avoir mal…. « on a demandé un petit calmant ?  »  

Ce matin j’assiste à une scénette cocasse, sans rien en voir, un peu comme à la radio, j’entends les voix en provenance du couloir, le vieil homme de la chambre d’en face, plus en forme que jamais se met à hurler La Marseillaise, « Allons enfants de la patrieeeeuu ! »  pendant que les aides soignantes qui font le ménage dans sa chambre reprennent toutes ensemble « Le jour de gloire est arrivééééééé !!! » Elles ont à peine refermée la porte de sa chambre qu’il se remet à crier « J’ai mal ! J’ai mal ! J’ai très mal ! »

Alors dans le fond, à l’entendre gémir ainsi pendant trois jours et trois nuits, j’ai fini par me demander s’il n’exprimait pas tout haut ce que chacun ici pensait tout bas. 

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