LE VIDE ET LE PLEIN (NICOLAS BOUVIER)

LE VIDE ET LE PLEIN 2

C’est à la terrasse d’un café que débute l’aventure. Le 29 Juillet 2006 et très précisément devant la porte du 102 Bd de La Villette à Paris.

Quelques jours avant le coup d’envoi d’une année sabbatique qui m’effraie tant. Je suis venu passé un petit moment avec Claude pour avoir son assentiment sur un projet dont les détails m’échappent et tout autant que les grandes lignes enfouies dans mon cerveau derrière une brume épaisse. Claude m’écoute et parfois salue des gens de passage. Les rêves sont-ils les mêmes ici à Paris et là-bas à Tokyo ?

Quelque effort qu’on puisse faire ici : la barrière du langage. Tant de choses qu’on garde sur l’estomac, d’où les aigreurs et les névroses, si fréquentes chez les étrangers comme chez les Japonais car, si l’étranger ne sait pas dire, le Japonais ne peut pas dire. (extrait)

Claude me dit qu’il y a une part de culture dans le rêve.

Alors parce que les cultures sont différentes, les gens auraient des rêves différents ?

Nous sirotons nos cafés et je m’interroge : cette différence n’est-elle pas en quelque sorte une simple strate, une pellicule de désirs que nous confondons avec les rêves ? Peut-être qu’en creusant un peu plus profond dans le questionnement nous pourrions découvrir en chaque individu un rêve qui serait commun à tous les êtres humains… Je m’égare.

Japon : pays sans serrure, voilà encore une belle niaiserie et un bon tour que nous joue le langage. Pas de serrures parce que les individus n’ont pas d’importance. Mais d’une autre manière, c’est tout le pays qui est fermé. (extrait)

Claude me parle d’un ami commun et elle me dit qu’il n’a pas assez de force pour réaliser son rêve. « Il est nécessaire d’être en possession de tous ses moyens pour se mettre en marche vers le rêve que l’on porte au fond de soi ». On peut donc se tromper en imaginant que c’est le rôle du rêve de nous fournir de l’énergie. Nous attendons trop souvent de nos rêves qu’ils nourrissent notre vie alors que c’est à nous de les nourrir.

La porte cochère du 102 s’ouvre à nouveau, une étudiante qui travaille sur une thèse de sociologie vient nous dire quelques mots et mon projet s’éclaire de toutes les lumières. Mais quelles personnes rencontrer ? Rencontres hasardeuses ou rencontres choisies ? Il y a aussi les rues et les murs et la ville, qui parlent aussi et que je veux entendre.

Le langage : plus embarrassé à mesure que la catégorie sociale s’élève, parce que les échos, contrecoups, ramifications et conséquences d’une erreur si bénigne soit-elle sont en raison directe de l’importance que leur auteur s’accorde, ou possède réellement. Si vous ne parvenez pas à vous faire entendre d’une vendeuse à l’étalage, aucun espoir d’y parvenir avec le chef de rayon. (extrait)

21 Août 2006 Place du colonel Fabien, dans un restaurant Turc avec deux assiettes de boulgour devant nous. Je demande à Claude de bien vouloir être ma première « rencontre » pour ce projet. Elle semble inquiète.

Long silence.

« Tu ne peux pas demander au gens de faire le bilan de leur vie ! » « C’est trop déprimant ! »

Le verdict ne s’est pas fait attendre. L’écran plasma du restaurant nous arrose d’une série télé aux dialogues insipides. Les acteurs aussi sont insipides mais pourtant, c’est bien à travers eux que vivent et se reconnaissent des millions de spectateurs. Mais que reconnaissent-ils vraiment ? Nous sommes encore enfermés dans le grand magasin des désirs avec leur déballage de mensonges. Et moi aussi je me mens, je n’ai jamais interviewé personne, je ne suis pas journaliste. Non je ne peux pas demander aux gens d’exprimer leurs regrets d’être passé à côté de leur rêve.

D’après ce qu’on peut en connaître, il semble bien que la psychanalyse japonaise ne vise pas à épanouir la personne, mais à l’intégrer. La grande névrose dont on va vous guérir, c’est d’être asocial. Rétabli, vous rentrez dans le rang. Il n’y a aucune promesse de santé dans la révolte, si fondée soit-elle. Peut-être ce dégoût de la solitude, cette crainte du solitaire, du franc-tireur est-elle un des traits qui montrent le mieux la jeunesse psychologique du Japon. (extrait)

Début septembre 2006, avec Jean-Michel (mon compère photographe) nous errons souvent dans les rues de Paris, le projet se nourrit de nos déplacements et du mouvement de nos corps, mes jours et mes nuits sont entièrement remplis par des possibilités infinies de rencontres, de dialogues, d’écriture, sans doute que pour Jean-Michel tout cela se traduit en désirs de lumières.

Non je ne peux pas demander aux gens … Mais je peux chercher avec eux. Je peux les inviter, le temps d’une rencontre, à réfléchir ensemble à la direction de nos pas.

LE VIDE ET LE PLEIN 3

Extraits des carnets du Japon 1964-1970 Le vide et le plein de Nicolas Bouvier aux Editions Gallimard.

Les notes de Nicolas Bouvier au Japon, entre 1964 et 1970 sont regroupées dans un livre « Le vide et le plein ». Dans le prolongement des fameuses Chroniques Japonaises, ces carnets de notes offrent de délicieuses réflexions et observations, toujours pertinentes, parfois irrévérencieuses, même si son Japon a un peu changé, mais qui aujourd’hui valent toujours mieux que tous ces guides touristiques attristant qui nous invitent à consommer du Japon avant même de le comprendre…

LE VIDE ET LE PLEIN 1

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :