LA LISTE

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Aujourd’hui c’est le jour de la préfecture. Je suis arrivé à 7 heures ce matin, le soleil n’est pas encore levé, il fait froid. Devant les grilles, des hommes et des femmes se balancent d’un pied sur l’autre histoire de se réchauffer. Certains sont là depuis 4 heures du mat… Quand je suis arrivé ils m’ont dit d’inscrire mon nom sur la liste. La liste c’est une feuille de papier pliée et posée en équilibre sur le verrou de la lourde grille fermée. Il y a sur la feuille deux stylos posés. C’est toujours un mystère pour moi cette feuille, confusément je sais qu’il y a quelqu’un, une première personne qui est venue très tôt dans la nuit pour débuter la liste, ensuite cette personne est repartie chez elle, ou bien peut-être qu’elle s’est endormie dans une des voitures qui stationnent sur le parking devant la préfecture. Elle a aussi pensé à poser deux stylos pour ceux qui arrivent ensuite. J’écris mon nom sur le papier mouillé par l’humidité de la nuit et je remarque que j’ai le numéro 32. Devant la grille nous ne sommes que 6 ou 7. Il y en a donc 25 autres qui sont venus inscrire leurs noms et sont repartis faire un tour. Je  repose la feuille sur le verrou de la grille et je prends ma place dans la file, la longue attente commence.

« Heureusement qu’il y a la liste » me dit mon voisin algérien. « Certains jours la police passe et ils emmènent la liste » ajoute mon autre voisin turc. « Ils n’aiment pas qu’on fasse une liste, d’ailleurs c’est interdit » En effet je remarque sur le mur une affiche qui nous met en garde : Il est strictement interdit de faire une liste ou d’apposer son nom sur une liste….

« C’est important pour nous cette liste car beaucoup de gens essaient de tricher pour passer les premiers, ceux qui arrivent à 9 heures à l’ouverture de la porte se faufilent tranquillement parmi la foule alors que d’autres sont arrivés à cinq heures du matin ! En fait ils (les gens de la préfecture)  n’aiment pas qu’on s’organise ! On nous interdit de nous organiser ! »

« Dans certaines préfectures, des types te demandent 50 euros pour garder ta place dans la file, comme ça c’est tranquille pour toi, tu donnes 50 euros et tu repars chez toi, tu reviens à 9 heures, tu ne perds pas de temps« 

Aujourd’hui les meneurs sont des sénégalais. Un  grand gaillard taillé dans le roc s’empare de la liste et fait l’appel de chaque nom comme à l’école. La foule qui commence à grandir l’écoute dans le silence du petit matin, hommes et femmes ensommeillés et engourdis par le froid, Djamili, Tran, Mohamed… Chacun prend sa place le long de la grille selon son numéro d’arrivée. Il est à peine 7 heures 30 et mes pieds sont glacés.

Une femme raconte ses déboires avec l’administration, elle est brésilienne et elle fait rire les africains, tout le monde rit, c’est communicatif, je l’ai déjà remarqué, on fait subir à toutes ces familles d’immigrés des galères administratives interminables,  mais le plus souvent ils en rient ensemble. Je pense que leur force est dans le rire. Contrairement à nous autres français, notre force est dans le râle … La dame raconte que sa demande de nationalité française lui a coûté un paquet de documents qui devaient justifier d’une validité de moins de trois mois et qu’une fois le dossier déposé il lui a fallu attendre UN AN pour avoir une réponse, qu’on lui a donc redemandé des documents datant de moins de trois mois pour reconstituer un dossier depuis le début …  Et tout le monde se marre. « Un an ! » ajoute-t-elle toutes les trente secondes. Et nous rions de plus belle.

Mes voisins se racontent les difficultés de leurs pays respectifs, leur chance aussi de vivre en France, ils ne sont plus tout jeunes, la France et son administration, ils connaissent. « Si tu veux vivre ici, tu dois savoir parler le français, c’est comme ça si tu veux vraiment t’intégrer ! » Il semblent tous d’accord là-dessus. Moi dans le fond pas tant que ça.

Je me demande bien qui a le droit d’imposer à un autre de parler sa langue sous prétexte d’intégration et de droit à résidence. Evidemment que de toute façon l’intégration passe par la communication entre les êtres, mais après tout, si c’est juste pour aller acheter du pain, emmener les enfants à l’école  ou boire un café… Communiquer ou s’intégrer est-ce la même chose ? Il existe tant de façons de communiquer, de créer du lien, de révéler le sens de notre présence en un lieu. Les mots de mon amie Claude résonnent encore en moi  » De quel droit est-ce qu’on obligerait quelqu’un à apprendre le français s’il n’en a pas envie ? » 

M. m’a rejoint à 9 heures. Nous sommes maintenant dans le grand hall de la préfecture, et les meneurs qui étaient écoutés de tous devant les grilles sont maintenant réduits à des corps stagnants et inquiets de leur sort. Chacun est retranché dans ses pensées avec son petit dossier sous le bras.

L’employée du guichet voisin essaie de faire dire quelque mots en français à une vieille femme africaine. « Dites-moi les noms de deux autres grandes villes comme Paris » La vieille femme répond invariablement « Paris ! »

J’observe ces hommes et ces femmes, toutes ces couleurs de peaux, et j’entends tout ces bébés qui pleurent dans toutes les langues, ils sont assis ou plutôt entassés sur quelques bancs que l’administration met généreusement à leur disposition, comme dans tous les lieux publics où l’on n’est pas censé s’asseoir, il est vrai que nous aurions meilleur usage avec des lits tant est longue l’attente et la plupart restent debout, les yeux rivés sur l’affichage digital qui décidera de leur sort en un rouge éclatant, ce qui les unit à ce moment précis de l’histoire de l’humanité ce ne sont pas tant les paquets de photocopies inutiles qu’ils trimballent et qu’ils ramènent à l’infini en vue d’une sacro sainte carte qui seule leur confère le privilège de vivre dans ce pays qui appartient à d’autres… Non, ce qui les unit c’est leurs enfants. Tous, au plus profond d’eux-mêmes, rêvent pour leur enfant, une terre meilleure, une terre tranquille, et leurs rêvent parlent une même langue et se rejoignent, jusqu’à n’en faire qu’un seul.

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