MOKUSEI ! (CEES NOOTEBOOM)

MOKUSEI 2

« Elle s’appelait Satoko mais il ne devait lui donner ce nom que la première fois. Son visage – et cette image aussi avait surgi à la seconde même – lui rappelait une petite chouette des neiges qu’il avait aperçue une nuit sur une route de montagne quelque part dans le grand Nord. L’oiseau se voyait de loin, objet d’une inquiétante blancheur ; cherchant à tâtons son appareil sur le siège du passager, Arnold avait ralenti et s’était arrêté doucement sur la route déserte. Pivotant d’un quart de tour sur le petit corps, la masque blanc le regardait bien en face et flamboyait de ses deux yeux jaunes et ronds, hostiles et mystérieux, mais lorsqu’il avait voulu sortir de la voiture avec d’infinies précautions, l’animal s’était envolé ou plutôt avait décollé dans le claquement presque métallique de lents et longs coups d’ailes. Et voilà qu’il reparaissait ici devant lui, à Tokyo, et métamorphosé en femme. » (Extrait)

J’ai parfois cette envie de hurler que les rues de cette ville me manquent jusque dans les tourbillons de mon sang, que ma vie est restée là-bas, que tout a été trop vite, mais ce n’est peut-être finalement que ce passé disparu qui me manque, ou bien encore celui que j’étais lorsque je vivais là-bas, ce serait donc moi qui me manque autant ?

Non, je mens. C’est votre visage qui me revient ce soir. Je vous revois au volant de cette énorme voiture familiale dans un kimono bleu pâle. Vous étiez fébrile de me conduire jusqu’à ce dojo de banlieue, votre jardin secret. La cérémonie du thé et vos gestes tremblants sous le regard attentif de votre Maître, sous mon regard aussi,  l’odeur des tatamis, les rires des élèves devant mes maladresses. Notre balade chronométrée sous le regard sceptique de Bashô, au bord de la rivière, avant qu’il ne soit  déjà l’heure d’aller chercher vos filles à l’école… Il faisait chaud, votre ombrelle noire, les longs gants noirs sur vos bras si blancs… Pourquoi fumez-vous autant, quelque chose ne va pas ? Comment aurais-je pu vous dire ma nervosité…

« Il savait aussi que, s’il regardait vraiment autour de lui, il se sentirait envahi d’une haine dont, à son arrivée, il ne se fût pas cru capable. Le Japon, pensait-il, l’avait frustré du Japon. Les deux Japons, entre lesquels les Japonais, pour leur part, semblaient évoluer avec tant d’aisance et d’impassibilité – jusqu’au jour où le suicide fracassant et paroxystique d’un Mishima avait pulvérisé cette fiction -, avaient fini par le scinder en deux lui aussi et le partager, comble de banalité, entre amour et haine. » (Extrait)

J’ai longtemps pensé à vous qui êtes encore dans ma pensée. Mais personne ne sors jamais de ma pensée.

C’est bien la voie du thé qui nous avait réunis. Depuis ce jour où vous aviez débarqué dans le hall d’entrée de ma pension de famille avec vos petites filles, encombrée de sacs, de gâteaux et de votre théière, pour une cérémonie du thé improvisée en coin de table.

A chacun de mes séjours, impatient de vous retrouver, nous prenions rendez-vous pour des échanges bien trop sérieux. Grammaire japonaise, présent de l’indicatif. A quelques centimètres à peine de ce corps si délicat, où je m’emmêlais dans un futur inaccessible.

Une autre année il y eut aussi cette fête joyeuse qui encombrait les rues de la ville. Vous m’aviez convaincue pour y tenir un stand à vos côtés. Et pour être à vos côtés, j’aurais vraiment fait n’importe quoi. Au milieu des stands des résidents étrangers, il manquait celui de l’Europe disiez-vous. L’Europe à moi tout seul. Je me souviens de cette famille Iranienne, je les enviais d’avoir choisi le japon pour immigrer. Quelques jours avant l’évènement j’avais écumé les sous-sols de Shibuya pour y dénicher à prix d’or d’authentiques fromages venus de France… Votre rire au milieu des écoliers qui s’approchaient en groupe de notre table, curieux d’une France que j’étais si peu.

La dernière image aussi … sans doute un samedi matin très tôt, dans le hall de cette gare de banlieue, vous êtes venue toujours avec vos filles, elles sont habillées de leur hakama, prêtes pour une leçon de kendo, et toutes les trois vous me regardez m’éloigner vers la France en tirant ma valise. Vos mains qui s’agitent. Et j’aurais toujours le sentiment presque coupable d’avoir tourné les pages de mon livre si vite que je suis passé dans le chapitre suivant, sans avoir pris la peine de lire notre histoire jusqu’au bout…  

(Extrait de Mokusei de Cees Nooteboom Ed. Actes Sud )

MOKUSEI 1

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