TOKYO MONTANA EXPRESS (RICHARD BRAUTIGAN)

TOKYO MONTANA 1

« Je passe une grande partie de ma vie à m’occuper de petites choses, de petits bouts de réel qui sont aussi minuscules que la pincée de sel qu’on ajoute à un plat si compliqué qu’il faut deux jours, parfois même plus, pour le faire cuire. » (extrait)

Il y a moi qui fume ma Vogue Menthol éternelle sur le parvis de la gare, un peu inquiet tout de même à ne pas déborder de la limite du carré des fumeurs peint sur le sol. Il y a la chorégraphie silencieuse des taxis, verts, jaunes, rouges et noirs qui se glissent devant l’entrée. Il y a aussi des femmes avec des ombrelles noires, des enfants à bicyclette, des écoliers avec de gros cartables jaunes, des filles jeunes en porte-jarretelles et chemisiers à dentelles. Il y a le sang qui m’anime à cet instant et la conscience que j’en ai.

Sans formuler de mots, je goûte à la satisfaction d’être immobile exactement au centre d’un monde ordonné pour répondre à un désir mystérieux. Pourtant… à la minute suivante, il y a cet énorme papillon noir qui a surgit au-dessus de nos têtes. Les ailes presque aussi larges que mes mains. Le soleil de l’après-midi découpe son ombre noire sur les façades des immeubles. Alors, comme si cela était possible, le calme habituel de la rue japonaise se change en silence. Autour de moi, hommes et femmes figés sur leurs trajectoires lèvent le nez, inquiets…

Je perçois alors confusément dans les corps des passants les mêmes frémissements que ceux qui grimpent dans mes jambes. Une véritable angoisse s’empare du quartier, chacun refluant aux tréfonds de sa pensée l’image de la bête noire fonçant sur lui. Et partout, à chaque fois que la scène se rejoue, le temps semble s’arrêter pour laisser passer l’ange noir.

Mais à bien y réfléchir, ne s’agit-il pas réellement d’un ange ? La vision est choquante. Je veux dire qu’elle crée vraiment un choc comme le ferait la rencontre d’une masse d’air chaud avec une masse d’air froid. A Tokyo, la ville au quotidien nous emprisonne dans ses désirs de verticales et de matières. Nous ne voyons qu’elle du matin jusqu’au soir, il n’y a pas moyen d’y échapper et même la nuit, nous dormons de sa présence. Nourris au long de toutes nos vies de ses façades vitrées, ses éclairages, ses câblages électriques, ses écrans géants et ses bruitages synthétiques, nos enveloppes d’hommes et de femmes se laissent reléguées dans un oubli confortable ou pour le moins consolant… Nous confondons facilement nos existences à la solidité des tours, à la brillance de leurs néons, nous sommes des éléments remuant de cette ville, nous sommes petites roues dans les rouages, huilés, brillants, solides, mais voilà qu’un petit corps d’obscurité met fin à cette fable et de quelques battements d’ailes gracieux, extirpe de sa torpeur toute une armée de dormeurs.

En finissant ma vogue menthol, je me suis demandé si BRAUTIGAN avait assisté au passage d’un de ces messagers du ciel lui aussi.

« Aujourd’hui sur le quai de la gare de Shinjuku où j’étais à attendre le train de la Yamanote, j’ai songé à l’Océan Pacifique. Je ne sais pas pourquoi j’ai songé à un Pacifique qui s’engouffrait en lui-même, s’entre-dévorait et océan, se bouffait les intérieurs, se faisait si petit si petit que déjà il n’était pas plus grand que l’Etat du Rhode Island et toujours continuait à s’avaler et à se rétrécir, – et avec quel appétit ! – à s’alourdir aussi parce qu’alors tout ce que pèse le Pacifique se rentrait dans une forme de plus en plus petite et là tout amassé, se faisait goutte d’eau unique pesant des milliards et des milliards de tonnes. C’est alors que le train est arrivé et comment dirais-je ? C’était pas trop tôt. J’ai laissé le Pacifique derrière moi, là, sur le quai, juste en dessous d’un papier de bonbon. » (extrait)

 

(Extraits du merveilleux Tokyo Montana Expres de Richard BRAUTIGAN – Christian BOURGOIS Editeur – Traduction Robert Pépin)

Tokyo Montana Express

Le papillon noir qui hante les avenues de Tokyo s’appelle KURO AGEHA.

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