KENICHI

La banlieue de Tokyo le soir, dans le grand hall d’une gare, ouvert à la nuit et aux néons des rues, des hommes et des femmes hâtent le pas pour disparaître dans l’obscurité. Un homme élégant coiffé d’un haut de forme nous attend derrière les composteurs. Présentations d’usage. L’homme parle d’une voix basse. Tout me parait irréel, ma présence en ce lieu, la nuit chaude, les deux jeunes femmes qui m’accompagnent. Ma pensée se terre dans les profondeurs, effrayée … Nous marchons derrière l’homme et personne ne parle. A sa suite, nous traversons des rues larges et silencieuses, au loin j’aperçois l’enseigne d’un pub. Surpris nous entrons dans un jardinet aux feuillages éclairés par une multitude de bougies. De cette nuit de banlieue et de son jardin inattendu, serré entre deux immeubles, il me reste le souvenir d’une poussière de fée, de celle qui dans les contes pour enfants, permet à nos corps si lourds de décoller, de s’arracher à la pesanteur d’un monde raisonnable.Oiseaux de nuit. Dans le jardin, nos quatre visages se dévoilent ou se cachent aux caprices des flammes. L’homme est chapelier. Je n’ai pas choisi de rencontrer un chapelier, mais peut-être puis-je avancer que quelque chose aura choisi pour moi de rencontrer ce personnage. Ses créations sont uniques et son travail est raffiné. Il nous parle avec tendresse de son maître qui était une femme, maître chapelière mais également maître spirituelle.  En aparté, la jeune femme interprète me glisse dans l’oreille qu’il s’exprime parfois dans un langage très intellectuel, qui lui pose des problèmes de traduction. Elle me dit aussi qu’elle croit deviner au fond de lui une grande souffrance. La nuit nous entoure de ses bras délicats, je pose mes questions à cet homme qui je ne le sais pas encore, deviendra mon ami.

L’un après l’autre et mystérieusement escortés de feux follets, nous quittons notre table pour rejoindre le fond du jardin où nous attend une jeune Sybille qui sous les étoiles, aligne devant nous des cartes de tarot, messagères de cette nuit particulière où confusément je sens qu’un chemin s’ouvre au coeur de mon histoire. Une suite possible, comme un sentier que l’on croit deviner  dans la brume. La fille me dit en retournant ses cartes que je ne prends pas suffisamment d’initiatives avec les femmes, mais que tout va changer.

Il est tard dans la nuit. L’interview du chapelier depuis longtemps terminée. Nous ne parlons plus. Nous buvons, nous fumons et des guitaristes nous ont rejoints. Deux couples hilares, musiciens et en plus, jeunes fraîchement mariés du matin. Alors nous chantons, je sors un harmonica. Nous ne nous sommes pas quittés jusqu’au petit matin et nous marchons tous les deux dans les rues désertes.

Il me faudra deux années de plus pour comprendre quelle est la fleur qui a été plantée dans ce jardin, par cette nuit de printemps. Ainsi chacune de nos rencontres est un chemin qui croit en nous. Mais bien évidemment nous ne sommes pas obligés de le suivre.

« Il se peut que ce soit de ma part une façon de penser un peu « tordue » mais je ne me suis jamais considéré comme un artiste. Je ne me sens pas plus Artisan. Si on doit vraiment me définir je dirais que je suis quelqu’un qui crée des choses. Mon Maître, Mme KAORU n’a pas créé de chapeaux pour répondre à une mode, ni même pour leur utilité. Ses créations sont avant tout des compositions d’art. Ma façon de créer est énormément influencée par elle.

Ce que je recherche avant tout, c’est me donner forme à moi-même. Donner forme aux fragments qui me composent, aux pensées ou aux sentiments de beauté du moment. Avant toute chose, c’est pour moi un moyen de révéler l’intime, plus qu’un outil d’expression. »

L’interview réalisée avec Kenichi est à lire ici.

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