LE JOUR DES MORTS (CEES NOOTEBOOM)

LE JOUR DES MORTS 1

LE JOUR DES MORTS 5

LE JOUR DES MORTS 3

UNE RENCONTRE 3

La chose est étrange, presque inacceptable. Je t’ai appelée et tu es venue. C’est aussi simple que cela. Je ne t’ai pas appelée à un moment particulier mais pendant de longues années. Pourtant. J’aime à penser que peut-être, à un moment et dans un lieu précis, mon appel aura été entendu. Les mots demeurent misérables à raconter une scène dont ils étaient exclus. Tu vois, c’était comme si mon appel avait eu besoin de trouver ici la connexion qui pouvait l’envoyer, je ne sais où.

J’avais marché entre les stèles cassées, égrainant ma prière tantôt vers les nuages tantôt vers les pierres. Il n’y avait personne. La ville me semblait lointaine et j’aurais pu rester ici à l’abri du temps à regarder mon visage s’abîmer aux défis du vent et de la pluie. Orgueil. Non, comment t’avouer que je recherche les foules pour m’en soustraire. Folie. Bien sûr Tokyo. J’avais trouvé au milieu de ces compagnons de jeu silencieux, la cachette que chaque enfant espère, et qu’il n’aura de cesse d’imaginer, même devenu grand… Je suis venu et revenu dans ce cimetière, j’y pensais souvent, n’importe où ailleurs, je savais sa présence, je pouvais me cacher des regards, je pouvais disparaître de la ville.

Et puis sans préalable, deux gros corbeaux japonais en colère m’avaient fait fuir, j’avais pressé le pas dans les rues pour échapper à leur fureur.

Dans l’obscurité de notre chambre, je te regarde qui me regarde. Tes petits yeux un peu bridés brillent dans la nuit. Nos têtes silencieuses posées sur les oreillers sont tournées l’une vers l’autre et je ne peux m’empêcher d’y penser : je t’ai appelée alors tu es venue.

« Quelque part dans les marécages du temps passé. Elle ne l’appelait pas, et pourtant elle l’appelait. Elle était là, quelque part, elle voulait dire quelque chose, elle voulait qu’il pense à elle.

Au début, il avait réprimé de telles pensées, où il voyait de dangereuses embuscades, puis il avait fini par entrer avec elle dans de longues conversations, porteuses d’une intimité qu’il ne partageait avec personne d’autre et qui lui coupait le souffle. Si elle ne l’appelait pas souvent, lui semblait-il, elle ne l’avait cependant pas oublié, différente en cela de l’Eurydice de ce poème de Rilke qu’Arno lui avait lu un jour, Eurydice qui ne reconnaît plus Orphée lorsqu’il vient la chercher dans le monde des morts : « Qui est, dit-elle, qui est cet homme ? » Mais comment expliquer qu’il pensât à elle maintenant, et qu’il ne l’eût pas fait hier soir, en entendant cette musique ? Qui décidait du jour et de l’heure ? Et puis cette autre pensée, également dangereuse : la reconnaîtrait-il, lui ? Les morts ne s’usent pas, leur âge ne change pas. Ce qui s’use, c’est la faculté de penser à eux comme on pense à des vivants… »

(Extrait de « Le jour des Morts de Cees Nooteboom Editions Actes Sud – Traduit du Néerlandais par Philippe Noble)

LE JOUR DES MORTS COUV

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :