LES CLOCHARDS CELESTES (JACK KEROUAC)

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En ce temps là, Jean-Michel et moi sommes partis au japon avec la ferme intention d’y réaliser un livre. Nous passions nos nuits à guetter quelque artiste et aussi quelque fille, et dans le meilleur des cas des filles artistes, dans les bars en sous-sols ou en étages de Shibuya, nos journées commençaient rituellement vers 17 heures au déclin de la lumière du soleil, alors les deux vampires débarquaient de la Hibiya Line pour s’emparer de Tokyo avec l’appétit d’un écrivain et d’un photographe dont les jours sous les cerisiers étaient cruellement comptés à la mesure des billets de 10.000 yens qui s’échappaient de nos poches et prenaient leur envol dans le beau ciel du Japon.

De ces semaines japonaises je garde au fond de moi une tendresse amusée. J’avais amené dans mes bagages mon livre fondateur que je feuilletais chaque jour en écoutant derrière la fenêtre de notre petite chambre de banlieue les sons familiers du Japon : les rires des écoliers à bicyclettes, les conversations des vieux jardiniers qui taillaient des pins parasols dans les jardins du voisinage et les entrainements des écoliers sur le terrain de baseball.  J’imagine que nous avons tous un livre fondateur, sans doute pour la majorité d’entre nous il s’agira du livre le plus abîmé, le plus corné. Je n’ai pas aimé « Sur la route  » mais j’ai adoré « Les clochards célestes. Ce texte de Jack Kerouac est au départ de mon envie de japon, de mon envie de la route, de mon envie de montagnes et  de musique et de solitude aussi, toutes les pièces de mon puzzle, déjà réunies dans ce bouquin qu’une heureuse rencontre m’avait mis dans les mains. Il faut ajouter aussi, que ce fameux Japhy Rider qui aura bouleversé la vie de Kerouac n’était autre que Gary Snyder érudit et passionné de culture japonaise.

Regarde, chanta Japhy, des peupliers jaunes. Cela me rappelle un haï-kaï :

Un peuplier; des feuilles jaunies.

Un écrivain est passé par là. »

Dans ce pays on peut comprendre toute la parfaite beauté des haï-kaï que nous ont légués les poètes d’Extrême-Orient. Ces gens ne se laissaient pas enivrer par la nature; ils gardaient toute la fraîcheur d’esprit des enfants. Ils décrivaient ce qu’ils voyaient sans artifice ni procédés. Nous poursuivîmes notre route en composant des haï-kaï tout en suivant le sentier qui montait en lacet, de plus en plus haut. je récitai :

 » Rochers au flanc de la montagne.

Pourquoi ne roulent-ils pas jusqu’en bas ?

Peut-être est-ce un haï-kaï, mais je n’en suis pas sûr.

– C’est trop compliqué, répondit Japhy. Un véritable haï-kaï doit être simple comme la soupe et cependant avoir la saveur de la réalité. Le plus beau des haï-kaï est probablement celui-ci :

Le moineau sautille sur la terrasse.

Il a les pattes mouillées.

C’est un poème de Shiki. On voit les traces des petites pattes mouillées avec les yeux de l’imagination. Et cependant, dans ces quelques mots, il y a aussi la pluie qui est tombée ce jour-là. On sent presque le parfum des aiguilles de pin humides.

– Encore un !

– Celui-ci sera de moi. Attends !

Le lac en contrebas;

Des trous noirs comme des puits.

Non, c’est mauvais. Il faut être très fort pour écrire des haï-kaï.

Cette année là donc je trimballais encore ce livre dans les banlieues de Tokyo. Le renifler me fait toujours du bien. Sans doute le parallèle est-il à chercher dans cette année aventureuse pendant laquelle j’avais mis mon boulot entre parenthèse pour m’offrir ce caprice « écrire un livre au japon ». C’était à moindre risque et pourtant pour moi c’était une vraie aventure au coeur d’une existence anesthésiée à fortes doses de RER et d’open-space. Nous avons rencontré des artistes, les interviews se sont faites avec bonheur, personne ne nous attendait mais tous nous ont accueillis et plus nous avancions dans ce projet plus j’avais l’angoisse que tout s’arrête. Il fallait un axe pour nous guider, bien sûr, il suffisait d’annoncer que nous allions réaliser un livre avec un éditeur français pour que les oreilles se dressent et que les portes s’ouvrent, c’était naïf, c’était un mensonge à nous-mêmes, mais c’était aussi la magie qui nous portait. J’avais pris l’axe de questionner les artistes sur le thème du rêve. Ce rêve que chacun d’entre nous porte au fond de soi ou plus exactement encore, du chemin qui mène à la réalisation de ce rêve primordial. Aujourd’hui encore je conserve la même obsession.

« Mais un instant plus tard, je me trouvai plongé en plein délire : en levant la tête je vis Japhy descendre la montagne en courant, à grandes foulées de dix mètres, sautant, fonçant, atterrissant sur les talons de ses grosses bottes, rebondissant deux mètres plus loin, pour s’envoler de nouveau par-dessus les rochers, planant, criant, ioulant sur cette marge de la terre, où nous nous trouvions, et dans un éclair je compris qu’il est impossible de tomber de la montagne, espèce d’idiot, et avec un ioulement de ma composition je me levai soudain et me ruais à mon tour vers le bas de la pente après Japhy, à force de bonds aussi grands que les siens, de foulées aussi fantastiques »

Cette année là, après la floraison des cerisiers et après que le vent ait balayé les derniers pétales blancs dans les allées du parc de Ueno, il fallu me résoudre à reprendre l’avion pour revenir à mon RER parisien sale et repoussant. Je m’éloignais du Japon et j’en avais gros sur le coeur, pourtant je pris progressivement conscience qu’au fond de moi et grâce à toutes ces rencontres  s’était installée une certitude :

Même si je m’éloignais du japon je continuerais malgré tout à m’en rapprocher. J’avais réveillé mon rêve et il n’y avait aucune raison d’en être effrayé, je pouvais marcher lentement ou même courir, jamais plus je ne pourrais tomber de la montagne, espèce d’idiot !

Extraits de « Les clochards célestes » de Jack KEROUAC Editions Folio – Gallimard

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