KIZU (MICHAËL FERRIER)

nishi-shinjuku-5

« Sans doute avons-nous tort, lorsque nous parlons de notre vie, de n’en retenir que la face la plus visible, les arêtes tranchantes, les épisodes dramatiques ou spectaculaires. Nous privilégions ce que tout le monde peut voir, ce qui est évident. Il faudrait pouvoir descendre dans l’épaisseur des jours, passer de l’autre côté de l’existence, sous l’écume des phénomènes. Etablir avec patience et minutie le décompte des séismes intérieurs, tenir le répertoire des cataclysmes inaperçus. » (extrait)

Finis-en avec ce texte. Dis ce qui doit être dit et ne lui donne pas plus d’importance que l’importance de la confidence que tu dois aujourd’hui…

… Il comprit soudainement que ce sentiment maussade chaque jour accroché à ses pas, lui était autant étranger que la terre qui blanchissait le bout de ses chaussures lorsqu’il traversait le parc Yoyogi, qu’il n’avait profondément ni raison ni envie d’être triste mais que cette tristesse, puisqu’elle ne pouvait être niée, devait avoir elle aussi sa propre vérité, c’est-à-dire son histoire, avec un début, et probablement une fin possible. Il imagina ensuite que la cause de son malaise était peut-être à rechercher dans un évènement passé, peut-être même l’attitude de quelque ami qui l’aurait blessé mais rien ne lui vint à l’esprit et il abandonna l’idée. Il sentait intuitivement qu’il ne pourrait relier à aucune image habituelle ce trouble qui enveloppait sa présence au monde. Poussant plus loin son écoute intérieure, il s’aperçut que sa tristesse disparaissait instantanément lorsqu’il chevillait sa pensée au martèlement de ses pieds sur le sol. Il ne pouvait pas maintenir ensemble, la conscience d’être un marcheur et la conscience d’être triste. Il ne le pouvait pas. Alors comment faire pour rester au contact d’une tristesse qui s’évanouit lorsqu’on la contemple dans les yeux … Suffit-il de ne pas cesser d’y penser pour que cette chienne abandonne sa proie ? Il ne savait plus où il en était, il suivait des rues sans la moindre intention, il errait au pied des tours de Shinjuku et son fardeau s’était fait plus lourd.

La possibilité qu’il puisse exister un acte de naissance de la tristesse lui redonna de l’espoir. Il se mit alors à réfléchir au moyen de rembobiner le fil de sa tristesse comme on remonterait vers l’amont d’une rivière … Un effort de mémoire aurait dû suffire pourtant … Mais la chronologie lui échappait.  

Hier … la même angoisse. Avant-hier … la même angoisse. Avant avant-hier … à priori la même angoisse mais déjà il n’en était pas aussi certain. Quelle est la véritable limite de notre mémoire pour nous restituer fidèlement les détails des jours passés ? Inutile de parler de jours, à peine quelques minutes…

Rien ne prouvait d’ailleurs que cette angoisse soit liée au passé… L’idée était finalement étrange. Pourquoi l’amont serait-il à chercher au passé ? Comment pourrions-nous avoir la moindre certitude quant au sens de l’écoulement du temps ? Imaginer que nous sommes emportés dans un flot qui s’écoule depuis l’avenir… Il devenait cinglé.

La pensée lorsqu’elle est libre de toute pression laisse émerger en surface de la conscience les images dont nous avons besoin. De ces images qui nous sortent d’un rêve et que brusquement nous voyons parce que nous ne rêvons plus. Soudain le ciel coïncida. Il traversait le pont rouge à proximité de la station du métro Nakano-Shimbashi lorsque le lien se fit. Entre les nuages noirs qui avaient presque entièrement recouvert le ciel, des trouées de lumière faisaient scintiller l’eau.

Car sous le pont rouge il y avait un canal. Un canal d’une profondeur inquiétante. Il cherchait ce qui pouvait l’inquiéter dans cette rivière le plus souvent asséchée, mais aucune explication ne le satisfaisait. Les jours de fortes pluies le courant pouvait charrier jusqu’à trente centimètres d’une eau claire mais en temps normal la profondeur de l’eau excédait rarement dix centimètres. Le canal par comparaison semblait avoir été creusé de façon exagérée. Ces bords bétonnés avec leur six mètres de hauteur et sa largeur d’une dizaine de mètres le rendaient imposant, presque arrogant.

A croire que l’on pouvait s’attendre à tout instant à voir une vague énorme s’y précipiter et instinctivement chacun tournait un regard rapide vers l’amont pour s’assurer du calme environnant.

La vie du quartier ne pouvait pas être insensible à la présence de l’eau. Bien évidemment ce modeste ouvrage de béton n’aurait pu soutenir la comparaison avec une ville portuaire, mais ce filet d’eau si modeste soit-il s’emparait tout de même des consciences des passants et des riverains lorsque dans leurs occupations ils le côtoyaient, le traversaient, en approchait, s’en éloignait, le canal était une frontière, à partir de laquelle, au-delà de laquelle, ils accordaient leurs itinéraires …

Mais se pouvait-il vraiment qu’il ait décelé l’origine de son tourment … Il ne lui restait que quelques pas à faire pour retrouver sa vieille maison.

« Il y avait aussi les sons qui enveloppent la vie, et l’éloignent de nous pour la fondre dans un bruit indistinct. La voix du haut-parleur nous recommande de faire attention, de ne pas franchir la ligne jaune, de respecter le carré bien tracé de la zone fumeurs, de ne pas s’approcher de la bordure du quai : ces lignes sont l’envers des fissures, leur calque fidèle et rassurant. » (extrait)

De jour et de nuit, quelle que soit son occupation et quel que soit son état d’esprit, il finit par admettre que dans les méandres de sa pensée s’immisçait en surimpression l’image du canal. Comment le dire autrement … la nuit, enfermé dans une chambre étroite et sans fenêtre, lorsque le sommeil se refusait à lui, il suffoquait de la chaleur le corps en sueur, mais pourtant dans son silence, il pouvait entendre un souffle. Comme on tend l’oreille vers le fond d’un puits, il entendait l’image du canal qui respirait.

Le canal était pareil à une coupure sur la peau de son quartier, une blessure, un couloir par lequel à tout moment pouvaient s’engouffrer les monstres de nos peurs primitives, et l’avant garde de ces monstres était déjà là, l’eau charriait avec elle oiseaux, canards et poules d’eau mais aussi serpents, insectes, grenouilles, et le vent. Le canal devait inquiéter tout le monde, c’était une peur inavouable et cachée. Une peur diluée dans le sang et la nanoseconde qui sont les seuls à pouvoir témoigner de notre existence.

Demain il traverserait le pont rouge encore et encore.

« Les lézards étaient étroitement liés, sur les murs de la ville et dans mon esprit, aux fêlures, aux failles, aux ébrèchements. Ils habitaient un lieu au revers du monde, où le verbe habiter ne convenait plus. Ils ne le touchaient pas, ils filaient à la surface du monde en esquissant quelques pas de danse : légers, fureteurs, ils se glissaient dans les interstices et s’amusaient de nos faux-pas, de nos lourdeurs. Ils se riaient du bel ordonnancement factice de nos vies, et trouvaient tout de suite une ligne de fuite. » (extrait)

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Extraits de :  « KIZU à travers les fissures de la ville »  de Michaël FERRIER aux éditions Arléa. Ce petit livre est une merveille, Michaël FERRIER m’avait déjà séduit avec ses petits portraits de l’aube, la courte distance (60 pages) lui va vraiment bien.  

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Une réflexion sur “KIZU (MICHAËL FERRIER)

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