L’HISTOIRE DE WALLACE

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« Ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens, n’est-ce pas l’apparence d’un monde devant le monde ? » interrogeait Bruno GANZ dans « Les ailes du désir ».

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Il suivait le fil de l’eau, ne savait ni d’où elle venait ni où elle allait, la matinée était déjà chaude. Il longeait le canal regardant d’un œil distrait les petits panneaux dessinés par des enfants et qui mettaient en garde le promeneur contre les serpents. Ses yeux rivés sur les hautes tours de Shinjuku qui barraient l’horizon, il se dirigeait au hasard des rues sans perdre son cap.

Il redoutait le moment où il lui faudrait quitter les abords silencieux du canal pour s’aventurer dans les méandres de l’arrondissement. Déjà les petites maisons côtoyaient les ombres imposantes des buildings et de toutes les rues des hommes et des femmes se pressaient pour rejoindre leur bureau. Des sorties de métros ils émergeaient en chemisettes blanches et pantalons sombres pour les hommes, en tailleurs et jupes clairs pour les femmes, les mêmes tenues étaient ainsi répétées à l’infini et il lui semblait que les visages l’étaient aussi. Il était impossible pour le regard de retenir l’image d’une personne croisée sur un trottoir. Les images se précipitaient pour s’étouffer les unes sur les autres. Il continuait maintenant sa marche, tête levée pour ne plus rien voir, mais les immeubles avec leurs fenêtres de verre se jetèrent sur lui.

Il s’était immobilisé au croisement de deux avenues. Son cœur battait fort. Il entendait la respiration de la ville. Maintenant le soleil brûlait la peau et collait les chemises, les piétons restaient à l’abri des ombres des buildings en attendant de pouvoir traverser les avenues. Il était là immobile parmi eux, un élément du décor en somme, rien de plus et il devait en être ainsi de chacun. Il sentait ses paupières se fermer.

Un ange passait au-dessus du carrefour. Il s’élevait péniblement au-dessus de la circulation automobile et soufflait bruyamment en battant des ailes dans l’air humide de l’été mais personne n’y prêtait attention.

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Il avait marché si souvent dans les rues de Bruges, mais c’était une autre séquence, son visage était sans doute différent de toutes ces années. Sa mémoire lui demeurait obstinément silencieuse.

Il se souvenait vaguement des salles du musée Memling et des hôtels Brugeois dans lesquels il avait séjourné tant de fois, mais il lui était totalement impossible de se rappeler à quelle occupation mystérieuse il passait ses journées, marchait-il obsessionnellement dans les rues de la ville ou restait-il assis dans l’ombre des arbres du  Béguinage… Bruges lui était aujourd’hui curieusement distante et familière, elle semblait lui suggérer qu’entre eux des secrets avaient été échangés, mais il ne reconnaissait de son amante qu’un pâle sourire, le même qu’elle distribuait aux touristes qui encombraient ses rues pavés.

Il espérait que la mémoire de la ville se substituerait à sa mémoire pour lui raconter quel homme plus jeune il fut un jour dans cette autre vie. Mais les villes, le sait-on, sont terriblement rancunières. Et la vieille Flamande ne lui répondrait pas. Peut-être parce qu’il avait désormais, mêlées à l’odeur de sa peau, les odeurs de l’Asie.

Une calèche passait devant lui. De petites embarcations sillonnaient les canaux, pleines à craquer d’hommes et de femmes dont les Smartphones subtilisaient avec empressement toutes sortes de fragments de la ville. Reflets de l’eau, ponts de pierre, statuaires, vitraux colorés. Un ange faisait des sauts de beffroi en beffroi. Il y mettait tant de grâce et c’était beau mais parfois il calculait mal sa trajectoire et finissait les ailes dans l’eau. Mais nul ici ne s’en souciait.

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Il rouvrit les yeux à la lumière matinale, se rappela qu’il était en recherche d’un magasin de matériel photographique d’occasion et reprit sa marche en direction de Nishi-Shinjuku 1. La jeune femme vérifia avec le plus grand sérieux les références de l’objectif qu’il avait griffonnées sur un morceau de papier. Elle ne dit pas un mot et s’éclipsa par une porte derrière le comptoir. Il se sentait mal à l’aise dans cet univers de spécialistes. Il n’y connaissait pas grand-chose en technique photographique.

La fille était revenue devant lui, avec un sourire timide elle lui tendait un petit sac noir élégant. Il pensa furtivement que son geste ressemblait à une offrande…

C’est bien plus tard, dans un Café DOUTOR qu’il trouva le courage de sortir l’objectif de son écrin de tissu. A l’abri des regards et à l’abri des rues, fébrile, il fixa le nouvel œil sur le boitier. Un objectif 35 mm f/1.8. Wallace avait retrouvé la vue. Et instantanément la totalité de l’espace s’était pixélisé. Tout était photo. La moindre de ses pensées cherchait le cadrage qui lui inventerait des contours, la ferait matière, chair, émotion.

Il marcha longtemps sans prendre la moindre photo. Wallace attendait tapit au fond du sac. La nuit s’avançait prudemment le long des murs, l’électricité réveillait les enseignes en grésillant au dessus des têtes. La photo qu’il espérait lui rendrait sa totalité, elle serait la réponse. Il n’était pas seulement ici. Il se savait ailleurs. Au même instant il n’aurait pas su expliquer pourquoi mais il se savait, marchant ailleurs, se soupçonnant également dans cet ailleurs, d’être ailleurs. Et peu importait la réalité de cette ville, cela n’empêchait rien de toute façon. La réalité n’avait jamais rien empêcher, c’était un mensonge, une trahison faite à soi-même que de le croire…

Où pouvait-il bien être au même moment où un homme devant ses yeux abaissait le rideau de fer d’un Kebab. L’homme enfourcha son vélo et s’éloigna dans la nuit. Lui, il restait debout devant le rideau de fer, le quartier d’Harajuku devenu étrangement silencieux.

Mais pourquoi s’appelle-t-il Wallace ton stupide appareil photo ? demanda une voix enrouée au dessus de sa tête.

C’était un ange, de mauvaise humeur et salement emmêlé dans les fils électriques de ces poteaux japonais qui tissent leurs toiles au-dessus des rues.

Et sans doute à cette heure tardive de la nuit confia-t-il à l’ange tout déchiré que seul cet enfant qui un jour s’était appelé Foster Wallace aurait pu avoir le regard suffisamment honnête pour se saisir de tous les fragments qui composent nos maigres âmes, où qu’ils soient, et si loin éparpillés…

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pour Marie

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