DEVANT CETTE PORTE

devant-cette-porte

Devant cette porte. Ce soir le ciel coule. On est à l’heure où dans les rues les passants en ont fini de passer. Surtout dans ce quartier éloigné des commerces. Un quartier tranquille à peine éclairé par les réverbères. L’homme s’est figé là, sur le trottoir d’en face, un échange de voix l’a arrêté dans sa promenade nocturne. Une petite voix très jeune, une autre moins. Mots japonais et souffles aussi. Bruits de vaisselle. Il y a une enfant, quel âge ? Et peut-être sa mère … Mot japonais et souffles aussi.

Il ne peut plus bouger. Il écoute. Fasciné. Il lui semble comprendre les mots, pourtant il n’y comprend rien. Bruits de vaisselle. Il n’y a pas d’homme ou bien l’homme n’est pas encore rentré à la maison. Probablement. Pas de son de télé. Cette famille semble aussi calme que la rue dans laquelle il se tient immobile. Il a peur qu’on le remarque mais il n’y a personne. Tout de même, surgissant du virage, parfois une voiture le capture dans la lumière de ses phares et passe devant la maison. Il imagine l’étonnement du conducteur. Puis le silence revient. Devant cette porte. Il reste longtemps, épiant la vie d’une famille qu’il ne connaît pas. Il lui semble observer le visage de la fille et celui de la mère, il ne les voit pas.

La rue est sordide, le quartier n’a rien d’attrayant, pourtant des gens acceptent de vivre ici. Il imagine une vie modeste. Le mur de la maison n’est pas en bon état, le toit ne l’est pas non plus. De quoi parlent la mère et la fille ? Quelques mots à peine, beaucoup de silences, mais c’est une conversation japonaise, alors il sait que le silence en dit long. Il n’y a pas d’intensité particulière dans les voix. Les mots du quotidien sans doute, les mots usuels, laminés par les répétitions qu’impose le retour de chaque jour. Et soudain il comprend ce qu’il essaie de voir malgré la porte.

Une autre voiture passe devant lui. A l’intérieur de la maison ne se prononcent plus de mots, les interstices laissent passer de la lumière. Elles sont donc encore là, la maison est petite, les autres fenêtres sont obscures. La mère et la fille, chacune affairée. La fille devant ses devoirs, la mère devant sa bière…

Il reprend sa marche nocturne. Croise parfois un distributeur de boissons qui lui lance quelques mots qu’il ne comprend pas. Ici pendant la nuit, les villes appartiennent aux machines et il se sent en amitié avec leur résignation. Et plus il s’éloigne de la porte, plus il entend autour de lui, des bribes de rires, de cris d’enfant, de mots qu’il comprenait, un jour, quelque part.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :