LA CRAVATE (MILENA MICHIKO FLASAR)

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Les rideaux bleus de la salle de conférence de la médiathèque, les gens qui parlent à voix basses, et curieusement trois rangées de têtes grises sur les chaises alignées devant moi. A la proue de cette aventure automnale, petite sur sa chaise, la jeune femme aux cheveux noirs écoute attentivement les paroles de son traducteur. Tous chuchotent et l’ensemble de la scène m’évoque plutôt le début d’une messe pour laquelle se sont rassemblés l’ensemble des notables du village.

Lorsque l’animatrice de la bibliothèque de Bussy St Georges pose une première question nous entendons enfin la voix de Milena qui s’adresse à nous en allemand. A partir de ce moment la tension de l’assistance disparaît, les épaules qui soutiennent les têtes grises se décontractent, les paroles de la jeune femme ont un effet apaisant. Pourquoi ? A bien y réfléchir, puisque c’est d’abord une lecture qui nous aura rassemblés dans cette salle de conférence aux rideaux bleus, hormis les notables qui n’ont rien lu, je pense que ce petit livre nous a laissé à tous les mêmes séquelles. Et que je ne suis pas le seul à avoir ressenti le besoin de rencontrer son auteur.

Quel processus démarre alors sous mon crâne… les sonorités de la langue allemande avec la douceur d’un visage à la mixité austro-japonaise me reconnectent aussitôt à cette île lointaine.

Un journal allemand publie un article à propos d’un Hikikomori allemand reclus chez lui près de trente ans. Enfermement. Pour Milena c’est le déclic. L’envie d’en savoir plus et l’envie d’écrire. Son écriture est attentionnée, lucide, son sujet froid et coupant. Enfermement. Milena nous confie qu’elle attend avec impatience la sortie prochaine de son livre au Japon. Mais ce double phénomène d’exclusion et de réclusion sociétale intéressera-t-il au Japon ? Réclusion volontaire des adolescents qui s’enferment pendant des années dans leurs chambres – Exclusion volontaire des salarymens privés d’emploi et honteux qui d’une autre façon s’enferment dans les jardins publics et attendent la fin de la journée pour reprendre le train, rentrer chez eux et revenir le lendemain… Enfermements.

Un demi-mois s’écoula. Il apparaissait chaque lundi, à neuf heures précises, chaque mardi, mercredi, jeudi et vendredi. Il n’était absent que le week-end. Alors, il me manquait. Je m’étais tellement habitué à sa présence que le parc, en son absence, et ma propre présence dans son enceinte me paraissaient en quelque sorte absurdes. Sans lui, qui me posait des questions, J’étais un point d’interrogation dénué de fonction. Se tenant là, sur une feuille de papier blanc à questionner le vide.

Une fois, en juin, c’était un vendredi nuageux, il était tout juste en train de piquer du nez lorsque la bruine se mit à tomber. Il s’arracha d’un sursaut au sommeil, se mit le journal plié sur la tête tandis que moi, détenu en permission, je dépliai mon parapluie, rentrai les jambes, m’accroupis entièrement sous ce toit protecteur. D’abord il y eut quelques gouttes, qui devinrent bientôt des cordons. Il tendit les mains dans la pluie, laissa tomber le journal, ferma les yeux. Je vis l’eau s’accumuler dans ses mains. Il les avait jointes pour qu’elles forment une coupe. Flic flac, elle l’éclaboussait. J’étais surpris. Aucun salaryman ne s’expose de bon cœur à la pluie. Tout autour le parc était flou, délavé. Partout les gens qui fuyaient. Aucune personne en bonne santé ne s’expose volontiers à la pluie. Lui, totalement livré à elle, déjà trempé jusqu’aux os, il semblait ne pas connaître de plus grand bonheur que d’être ainsi trempé. J’observai, fasciné, son visage heureux. Il ouvrit les yeux. Me regarda, à l’improviste, à travers la pluie. Je bondis sur mes jambes. Je ne m’étais pas attendu à cela. A ce regard subit qui savait ma présence. Je ne suis pas seul, y lisait-on, tu es là. Puis il ferma de nouveau les yeux.

Extrait.

Mon épouse et ma fille qui avaient quitté discrètement la conférence pour musarder du côté de la salle de lecture des enfants reviennent tout aussi discrètement lorsque tout le monde se lève. Piles de livres et dédicaces. La jeune femme est maintenant cernée par ses admirateurs. J’en profite pour échanger quelques mots avec son traducteur, Monsieur Olivier Mannoni. Je vois ses yeux pétiller lorsqu’il me dit qu’après avoir traduit près de deux cent livres, c’est celui de Milena qu’il pense être le plus aboutit. En tous cas celui qui l’aura amené le plus loin. Je lui demande si avant de faire connaissance avec la jeune femme il avait déjà une connaissance du Japon. Pas du tout. Surtout pas semble t-il ajouter. Et cette réponse me plaît.

Je m’approche ensuite de l’auteur, présente fébrilement mon exemplaire pour une signature, et c’est ma fille qui retient son attention. Je dis en japonais que mon épouse est japonaise, c’est à peine une anecdote mais je prête toujours grande attention à ce qui s’ensuit. Comme à chaque fois que cette situation se représente, le monde semble s’arrêter pour nous laisser passer. Ou pour le dire autrement, l’environnement se fige. Je ne m’en lasse pas.

Je me dis que le Japon est quand même une sacrée affaire. Quel que soit le mélange, quelle que soit l’histoire, la culture sociale du pays d’adoption ne tient pas la comparaison avec la culture japonaise maternelle. En fin de compte, le comportementalisme japonais avec sa ritualisation des formules échangées, des mouvements du corps et des exclamations faussement étonnées, signent une carte d’identité que l’on tend à l’interlocuteur et qu’il ne peut en aucun cas refuser. Même si culturellement on a peu à partager, si l’on n’est pas en affaires, si l’on se rencontre à l’instant, rituellement on s’émerveille l’un de l’autre, on se félicite pour ce que l’on est intrinsèquement. Japonais.

Paroles échangées, loin de la littérature. Elles parlent de leurs régions natales, des enfants, de l’école et de l’apprentissage de la langue japonaise ici en Europe, en somme elles parlent de ce qu’elles ont à partager. Je m’en tiens au sourire en attendant.

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Extrait de La cravate de Milena Michiko Flasar – Traduction de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni. Editions de l’Olivier.

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