VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (4)

Quelque chose a changé. Je penserais dans un premier temps à la couleur du ciel, sans doute aussi à la couleur de l’air et sans doute encore parce que le temps d’un battement de paupières qui aura duré trois jours, j’ai retrouvé l’usage de mes yeux. Sans avoir rien vu venir, grâce à une amie qui m’a demandé un petit coup de main,  je me suis retrouvé à Roissy Charles de Gaulle sous le panneau des arrivées à guetter un vol en provenance de Delhi.

A quelques heures à peine, les rues pavées de Belgique, la douce lumière des plages du nord et aussi les cinémas du Quartier Latin et je n’oublie pas la voix de Claude à la terrasse d’un café du Boulevard de La Villette qui me dit que les individus susceptibles d’être intéressés par nos travaux respectifs ne sont que des individus isolés, qu’il n’y a rien qui les rassemble. «Comment les trouver ? Comment les localiser ? Quelle étiquette leur donner ?  Ca pourrait être la petite fille là-bas ou bien le type au comptoir, ça peut être n’importe qui en fait.» Et Claude d’ajouter  «Nous sommes des marginaux dans ce que nous aimons faire, le seul point commun des gens qui nous lisent et qui s’intéressent à nos travaux c’est leur état d’esprit.»

Un état d’esprit donc.

Roissy Charles de Gaulle direction Paris Belleville. Une nonne tibétaine est assise sur le siège passager de ma voiture et je trouve cela parfaitement satisfaisant. A voix basse elle récite une prière pendant que j’amorce le virage qui va nous jeter sur l’autoroute. J’avais oublié le Tibet depuis que le Japon avait débordé sur mon quotidien. Mais le Tibet pourtant… Les romans d’Alexandra David-Neel qui m’avaient fait tant rêver.

Pema Zangmo vient chaque année en France pour y trouver des donateurs qui l’aideront dans ses projets. C’est une bâtisseuse, de monastères et d’écoles pour les jeunes moines, on le voit sur les photos du site internet dédié à ses projets, elle travaille sur les chantiers, avec les ouvriers mais elle doit aussi se bouger pour amener les capitaux. Elle me dit que c’est à peu près vers 1966 qu’elle a débuté ses premiers chantiers. Je lui demande à la fin de notre dîner pourquoi elle fait tout cela encore aujourd’hui à l’heure de ses quatre-vingt et quelques printemps ? «Pour le bénéfice des autres.»  répond t-elle.

Un état d’esprit donc.

Deux jours plus tard, ravis nous l’accompagnons jusqu’à la gare d’Austerlitz où un train l’emmène vers le monastère Dhagpo Kagyu Ling en Dordogne. Ma fille a manifesté l’envie de la rencontrer et j’ai été  très surpris car je n’avais pas raconté grand chose à mon retour de l’aéroport. Mais elle insiste «Demain matin tu promets que tu ne pars pas sans moi !»  «Mais tu sais que nous devrons nous lever à 5h30 ! Est-ce que tu pourras ?» En fait oui, d’ailleurs elle n’a pas dormi du tout cette nuit là.

Et c’est une journée lumineuse, je sens que nous sommes portés par l’énergie de Pema. A commencer par ma fille qui reçoit un nouveau nom «Karma Drölma» sans oublier l’agent de la gare d’Austerlitz qui se voit attribuer un cordon de bénédiction rouge au poignet. Et je vois au sourire qui éclaire son visage que rien ne pouvait lui procurer plus de plaisir aujourd’hui. Les gens que nous croisons dans la gare sont tous pressés car c’est l’heure de pointe, les visages sont fatigués et un peu énervés, je saisis tout de même leur regard au passage de la chaise roulante où est assise la nonne. Il me semble bien y déceler une poussière d’étincelle qui fait briller leurs yeux. Sans doute est-ce la couleur de la robe de Pema, ou la résolution qui se lit sur son visage, quelque chose se fait reconnaître de tous, quelque chose d’identifiable par nous tous, dont nous sommes familiers…  

Mon amie m’explique que la nonne restera quelques jours en Dordogne mais ira ensuite vers d’autres destinations en Europe pour sensibiliser différents publics à sa cause. Peut-être la reverrons-nous à son retour à Paris début septembre.

Nous sommes à nouveau dans ma voiture en direction de notre banlieue. Nous sommes épuisés. Je regarde la route et cette pensée me vient : quelque chose a changé. 

Karma Drölma s’est endormie sur la banquette arrière.

Le site officiel de Ani Pema est ici : http://lamapema.org/

 

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