FAMILLE SYRIENNE

Il y avait comme tous les soirs des gens qui se croisaient, se bousculaient, se pressaient de rentrer chez eux, et les couloirs souterrains de la gare RER des Halles étaient étrangement silencieux malgré tout, chacun se tenait enfermé dans ses pensées, course contre la montre, journée qui finit, tout ce qu’il reste à faire, soirée maussade, et puis, à droite et à gauche, assis par terre, ici une femme et un enfant, là un couple et deux enfants, là-bas encore un couple et une enfant… J’ose à peine les regarder, parfois je leur jette des regards de haine, parce qu’ils sont encore là, ils font que chacun de mes jours se ressemblent, ils sont assis à la même place tous les jours, comme moi qui passe là tous les jours, pourquoi ils ne s’en sortent pas autrement ? Me renvoient-ils la même question ? J’enrage, j’accélère le pas, comme les autres, tout juste qu’on ne les écrase pas. Ils font crier leurs enfants, ça n’a pas plus d’effet. Leurs enfants crient dans notre direction, leurs enfants crient sur nous. Et nous baissons un peu plus la tête. Comme lorsque nous étions enfants. Petite voix de petite fille, famille syrienne, et alors ? Elle tient son bout de carton où l’on peut lire, famille syrienne, et elle s’adresse à la foule qui lui arrive dessus, petite fille, petite pomme, sacré début dans la vie, chaque jour, des millions de gens la traversent sans l’écouter, quand elle n’en peut plus de crier elle s’assoit sur le sol et le père ou la mère reprend la litanie.

J’étais emporté par tous les autres. On s’emportait mutuellement, on faisait corps pour affronter le long couloir, évidemment chaque soir l’obstacle se représente, alors on connaît, on ferme les écoutilles, les yeux, le cœur, on bande les muscles, le corps se raidit, c’est pas notre histoire, c’est pas la mienne en tout cas. Petite fille, petite pomme, vas-tu te taire ?

Et puis quand je passais à son niveau, mes yeux ont rencontré le regard de la mère assise par terre. A ses côté il y avait un grand sac en plastique qu’elle a promptement refermé d’un geste pudique, parce que le monde des gens dressés pouvait regarder leur maigre trésor. Et cela elle ne le voulait pas. En fermant le sac j’ai vu son regard se durcir. Mais j’étais déjà passé. Un peu plus loin je me suis arrêté. Son regard était encore dans mes yeux. J’avais honte de revenir sur mes pas. C’est à dire à contresens du flot. Je ne pouvais plus bouger en fait. Mais pour une fois je suis tout de même revenu sur mes pas et j’ai donné une petite pièce. Peut-être bien que  je voulais juste revoir le regard de la mère. Et j’ai été surpris que cette pièce ait du sens pour moi. Pour une fois.

Parce qu’on a beau m’expliquer, me montrer, me supplier, qu’ils ont fui une guerre, qu’ils avaient un pays, avec des amis, avec des envies de pas aller à l’école, avec des fruits sucrés et des histoires de famille, et des envies d’ailleurs, et des rêves plein la tête,  jusqu’à ce couloir en courant d’airs du RER des Halles. Tout cela ne colle pas avec mon histoire et en plus c’est inacceptable. En fait c’est cela. Inacceptable sauf que parfois, rarement, quelque chose fait que nous acceptons… C’est à dire, nous acceptons de faire partie de la même histoire. Non, ce n’est pas ça … Nous acceptons que nos histoires se rencontrent. Petite fille, petite pomme, vas-tu te taire ?

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