IZAKAYA

Comment s’appelait cette jeune femme. Ma mémoire laisse filer les contours de son visage et même le son de sa voix. C’est curieux les bribes qui nous restent. Finalement on s’en arrange. Il nous suffit de savoir qu’on a vécu les choses pour qu’une image se forme et même floue suffise à notre bonheur. A chaque fois qu’on se repasse le film la mémoire se de-pixellise un peu plus. Son prénom m’échappe de plus en plus souvent maintenant. Je le retrouve tout de même, lorsque je n’y pense plus. Il est bien rangé, il est toujours là.

Kazuyo était assise au comptoir de ce bar dès le premier jour où j’en avais franchi la porte. Dans mon souvenir c’était un soir de juin, de pluie, de fatigue. J’avais hésité à entrer dans le bar, j’étais passé devant la porte deux ou trois fois avant de trouver suffisamment de courage pour aller m’asseoir au milieu des clients. Tous des habitués, ils étaient assis sur des tabourets au comptoir. La salle était grande mais personne n’utilisait les tables et les chaises.

Le patron m’avait salué avec nonchalance et montré où m’asseoir. À côté d’elle justement. Parce qu’il y avait une place libre et qu’elle parlait un peu anglais. J’en étais ravi. Pendant quelques minutes je suis resté timoré. Derrière nous dans la salle des statues en plâtre d’Elvis Presley et de Marilyn Monroe donnaient l’ambiance. Il y avait une lumière crue dans la salle et une Harley Davidson rutilante exposée au beau milieu, enfin il y avait une moto, dans mon souvenir j’imagine qu’il s’agissait d’une Harley.

Au-dessus du bar un écran plat jouait chaque soir des comédies américaines en noir et blanc avec Marilyn, je n’ai jamais su si les clients en redemandaient ou bien s’ils supportaient tout simplement le romantisme  nostalgique du patron. J’avais pris l’habitude de finir mes journées dans ce bar, j’y restais en général jusqu’ à la fermeture, vers deux ou trois heures du matin. Le moment de fermeture pouvait varier selon l’humeur du patron. Ensuite, elle et moi quittions le bar ensemble, elle avec sa bicyclette qu’elle poussait par le guidon pour marcher à mes côtés. Je me demande bien de quoi nous parlions, ivres d’alcools en tous genres. La plupart du temps nous ne parlions pas.

Certains soirs lorsque j’arrivais au bar avant elle, le patron faisait déplacer les clients d’un cran pour qu’ils laissent un tabouret libre juste à côté du mien en attendant l’arrivée de mon infirmière, car elle était infirmière. Elle me parlait de son métier, de ses journées difficiles dans une maison de retraite, de la méchanceté des vieux parfois. Je me souviens aussi qu’un soir, entre deux cocktails elle me dit qu’elle avait confié à sa mère qu’il lui arrivait de parler dans un bar avec un français,  elle ajouta que sa mère n’avait pas compris pourquoi elle parlait avec un français. Mes bribes de mémoire ont gardé précieusement le pincement de fierté que m’avaient procuré ses mots.

Le patron du bar était un phénomène. Pendant sa jeunesse il s’était enrôlé dans la légion étrangère et avait transité par Bordeaux. Il avait aussi été acteur de théâtre de Nô. Lorsqu’il racontait ses souvenirs de théâtre ou de légionnaire tous les clients au comptoir écoutaient avec ferveur et riaient aux éclats. Parfois il me prenait à témoin pour que je valide un de ses dires à propos de la culture française. Enfin il était mystérieusement envoûté par la culture américaine des années 50-60.  Ce qui à mes yeux restait une énigme. Je le savais cultivé ouvert sur le monde mais qu’il puisse succomber à un univers aussi kitch me laissait perplexe.  Il avait la carrure d’un sumo. Il était large avec un ventre énorme, bougeait à peine derrière son comptoir. Chaque déplacement semblait lui coûter et il essuyait souvent son visage couvert de sueur avec une petite serviette éponge blanche. Il était secondé par deux frêles jeunes filles, fardées et costumées étrangement. L’une était habillée gothique punk avec le teint livide, les cheveux violets, les lèvres noires, des bracelets cloutés et des piercings, l’autre était habillée en soubrette, porte-jarretelles blanc et mini-jupe avec petit nœud dans les cheveux, pommettes roses et grands cils. Elles me souriaient comme deux enfants candides en remplissant mon verre de vodka puis se remettaient en position à gauche et à droite du patron. Elles demeuraient ainsi toute la soirée, debout et droites, les mains derrière le dos, silencieuses. Ces deux assistantes étaient une énigme de plus à mes yeux, elles me fascinaient, me faisaient vaguement songer à deux poupées sorties d’une vitrine. Les hommes assis au comptoir semblaient les ignorer. Avaient-ils quelque attirance pour ces poupées inquiétantes, je n’en sais rien. Je crois plutôt que chacun restait en communication avec le fond de son verre.

Les heures passaient vite ainsi à l’écart du monde, loin du quotidien, loin du boulot, loin de la famille ou pour certains loin de la solitude et pour d’autres, loin d’eux-mêmes, ce qui était mon cas. Kazuyo me faisait goûter la cuisine du bar qu’elle picorait dans des coupelles sur le comptoir en sirotant son verre de shochu. Quand elle commandait un potage, elle portait méticuleusement la petite cuillère de son bol jusqu’à mes lèvres, et me procurait, le même délicieux frisson qui parcourt le corps tremblotant de l’oisillon lorsqu’il reçoit la becquée de sa mère. Tout cela sous le regard faussement indifférent du patron et sur la musique de Certains l’aiment chaud.

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