LA FILLE QUE J’AI ABANDONNÉE (SHÛSAKU ENDÔ)

« … Quand se revoit-on ? »

Mais les portes se refermèrent avant qu’elle ait pu terminer sa phrase. « Qui voudrait te revoir ? Tu m’es complètement étrangère maintenant, au même titre que les gens dans le compartiment qui me bousculent ou me marchent sur les pieds. »

Alors que le train s’ébranlait lentement, j’éprouvais une joie cruelle en me retournant vers la fenêtre. Mitsu, la bouche ouverte, incrédule, trottait le long du quai, une main à moitié levée en l’air. Elle courut le long du wagon jusqu’à ce qu’elle m’eût perdu de vue.

Que deviennent ceux qui ont glissés hors de nos vies… Anciennes amitiés, anciennes passions. et moi je ne trouve pas d’autres itinéraires, toujours à traverser le même Pont St Michel depuis bientôt quarante ans… Toujours à monter les escaliers chez le même bouquiniste à espérer y trouver le livre que moi-même j’aurais pu écrire. Les années ont passées, où sont partis les filles et les garçons que je ne croise plus nulle part. Le Monde les aura engloutis pourtant ils étaient si vivants… Il y avait cette jeune femme avec son bébé. Elle me regardait de ses yeux noirs brillants et pour elle j’étais Jack Kerouac, une triste nuit d’automne nous nous sommes enfuis en abandonnant le bébé, je l’ai enlevé à son mari  et nous avons pris la fuite en direction du Sud du soleil. Mais nous n’aurons pas su aller bien loin, j’avais bien trop peur de l’avenir. Piètre cavale s’il en est. Prématurément achevée à Paris, sur les pavés d’une rue Mouffetard soudainement devenue inhospitalière…

…Elle s’arrêta devant une librairie et scruta l’intérieur au cas où elle repérerait sa silhouette. En vain. Elle regarda aussi dans les cafés. Mais il n’y avait de trace de lui nulle part. Le soir commençait à tomber. Les voyageurs faisaient la queue près des distributeurs de billets. Un garçon à bicyclette lança un paquet de quotidiens du soir devant le kiosque à journaux. Mitsu, debout près du guichet, ne pouvait se décider à repartir pour Kyôdô, espérant toujours apercevoir Yoshioka. Elle resta longtemps les yeux dans le vague, immobile, incapable de bouger…

Je reste appuyé contre le mur en pierre. Penché au-dessus de la Seine. Une péniche manoeuvre avec langueur pour passer sous le Pont au Change. Le niveau de l’eau est monté si haut ces derniers jours et il pleut toujours. Dans les reflets d’une eau   verte des visages usés par le temps grimacent vers moi.

Sont-ils seulement quelque part ? Lorsque nous ne sommes plus reliés par nos itinéraires quotidiens, lorsque nous ne nous rencontrons plus, pouvons-nous jurer que nous appartenons encore à la même époque ? Je les ai peut-être inventer… Je parle d’elle aussi qui pointait la lame de son sabre contre mon cœur. Ma sœur d’armes à n’en pas douter. Combien d’assauts nous avons simulés avec le plus grand sérieux… Le dernier combat qu’elle aura dû mener était injuste. Ma sœur d’âme. Les rues de Belleville sont devenues silencieuses depuis son départ. Mais je vois encore son sourire dans le fleuve. Il nous en fallu du temps avant que nos chemins osent s’aventurer l’un vers l’autre.

 » Vous avez oublié quelque chose. »

Mitsu se retourna, c’était une jeune infirmière au visage rond comme une boule de gomme et aux joues rouges. Ses bras robustes émergeaient de sa blouse impeccable.

« C’est bien à vous ? » lui demanda-t-elle en tendant un paquet, avec un sourire. « La pluie a cessé, quelle chance ! » ajouta-t-elle en regardant le ciel.

Mitsu lui demanda craintivement :

« qu’est-ce que c’est, la maladie de Hansen ?

– La maladie de Hansen ?  » La jeune infirmière pencha la tête d’un air innocent. « Ne serait-ce pas la lèpre ? « 

A la vue du visage de la jeune fille qui changea de couleur instantanément, elle comprit qu’elle en avait trop dit.

Car il s’agit bien de cela. De la volonté de nos chemins. Je l’aurais sans doute définitivement compris grâce à ce garçon qui me parlait jour et nuit dans la solennité d’une vieille bâtisse d’un village de la Creuse. Mots échangés, mots lumière qui chaque fois éclairaient mon chemin de quelques pas nouveaux.

Je pense souvent à l’histoire de Mitsu même si je n’ai abandonné personne, mais peut-être faudrait-il convenir que malgré nous, nous avons quand même abandonné quelqu’un un jour ou l’autre. Et nous n’y pouvons rien. Nos vies sans remord se débarrassent des visages qui les encombrent pour se livrer naturellement à une mue mystérieuse.

Je repensai à la soirée dans l’hôtel à Shibuya, aux murs couverts de moustiques écrasés, au futon humide, à cette jeune femme qui montait avec peine la rue escarpée sous la pluie battante. Nos vies s’étaient croisées momentanément. Il pleuvait sur la ville, des voitures roulaient dans tous les sens, des passants déambulaient et j’étais l’un d’entre eux.  

 

Extraits de La fille que j’ai abandonnée de Shûsaku Endô aux Editions Denoël – Traduction du japonais par Minh Nguyen-Mordvinoff.

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