LA MAISON

Maintenant il fait nuit. J’écris ces mots et France Inter annonce l’arrivée imminente d’un typhon sur le japon, le plus terrible de ces dix dernières années… La nuit est tranquille sur Paris et je pense à La maison du Japon.

La maison.

Plus que tout autre moment, j’aimais l’épaisseur des après-midi lorsque la grande maison était enfin silencieuse. J’entrouvrais la porte de ma chambre, m’assurait de l’absence de bruit et descendais l’escalier de bois jusqu’au rez-de-chaussée, le bureau près de l’entrée était vide, il y avait près de la porte moins de paires de chaussures étalées, moins d’odeurs nauséabondes également. La porte de l’entrée, qu’il vente ou qu’il gèle, restait en permanence ouverte sur une courette encombrée de vélos. Conscience et éblouissement d’être au Japon, au-bas de cet escalier, juste là, immobilisé dans l’épaisseur du temps.

Les drôles de pensionnaires habituellement quittaient les lieux tôt le matin, avec armes et bagages, pour les cours d’un maître ninja dans une autre banlieue. Ils revenaient en fin d’après-midi, bien fatigués mais tout de même encombrant pour moi qui dans la maison n’était le plus souvent qu’un fantôme fragile, aspirant au secret de la nuit pour m’aventurer hors de ma chambre. Ils venaient de loin les drôles de pensionnaires, des Etats-Unis, d’Europe de l’est et aussi d’Australie. Des garçons mais aussi des filles qui s’appliquaient en bons élèves à l’étude du sabre, du couteau, de l’étranglement, de la luxation et autres délices de la merveilleuse panoplie du shinobi.

La maison donc.

Dans une petite rue bordée de jardins et de champs. Pendant que des vieux japonais taillaient à petits coups de ciseaux d’élégants pins parasols, des collégiens passaient à vélos. Je les accompagnais du regard. Les enviais un peu d’appartenir à ce pays. Je fumais mes Vogue mentholées dans la cour, souvent en compagnie d’un chat roux que quelqu’un un jour, avait baptisé Ninja. Et le temps passait comme passaient les collégiens sur leurs vélos, ils s’en allaient quelque part mais sans moi. Je ne bougeais pas, je restais là à respirer l’air du Japon d’une saveur mentholée. J’aimais tellement cette sensation.

Au rez-de-chaussée il y avait le bureau de Tin-tin avec ses montagnes de cartons empilés. Tin-Tin qui prodiguait ses conseils aux nouveaux arrivants avec son irrésistible accent anglais. Tin-Tin la maman de tous les pensionnaires, tous constamment en manque d’oreiller, de savon, de pantoufles, de vélos, de taxi, d’ordinateur, de prises électriques, de cordon USB et de pièges à cafards, Tin-Tin qui nous dénichait dans la minute des cours d’Ikebana, des leçons de cérémonie du thé et des femmes à marier chez ses voisines du quartier. Tin-Tin, l’étrangère, pas japonaise, mais coréenne.

De l’autre côté de la cour il y avait aussi la cuisine, unique et remarquable pièce à vivre, toute à la fois pièce commune et pièce hors du commun, avec ses gros canapés défoncés où les drôle de pensionnaires affamés se préparaient des festins de nouilles déshydratées en regardant les shows débiles de la télévision japonaise. Je les côtoyais rarement mais je les entendais chaque soir crier, rire et chanter. 

A l’étage de part et d’autre du couloir des chambres minuscules, des cellules de moines. Mes heures immobiles sur le lit, le corps abandonné près de la fenêtre entre-ouverte, les murmures du japon, de mon cœur aussi.

Ma mémoire se rappelle aussi Fusada San, le manager officiel de la Guest-house qui conduisait une de ces minuscules camionnettes japonaises. Professeur d’anglais de son état, Fusada san était un homme à la pensée ouverte sur le monde de demain. Il m’encourageait souvent à poursuivre mon projet d’écriture, pour que je n’abandonne jamais.

Cher Fusada San, comme j’ai été fier le jour où je vous ai présenté ma future femme et je n’ai pas oublié notre dernière conversation : Réfléchissez bien à ce qu’il y a d’incroyable dans votre histoire, tout vous séparait, vous viviez dans deux pays différents et très éloignés, vous avez une différence de culture, vous avez une différence d’âge, vous ne parlez pas le même langage et pourtant vous vous êtes tout de même rencontrés et vous allez avoir un enfant… Oui souvent j’ai réécouté vos paroles dans mes pensées, je me demande bien où vous êtes aujourd’hui …

Vous me manquez tous, Monsieur Fusada, ma chère Tin Tin, Monsieur Kenichi, tendre Ayumi, tous militants pour un japon plus ouvert au monde et une mixité culturelle, malgré les réticences et les regards courroucés d’un entourage peureux et rétrograde. Il m’aura fallu plusieurs années pour le comprendre : à sa façon La petite maison était un repère de résistance, les idées s’y croisaient, c’était un vrai lieu d’échanges culturels, et je crois bien que nous les faisions tout autant rêver avec nos contrées lointaines qu’ils pouvaient nous faire fantasmer avec leur Japon médiéval.

Le séisme de 2011 aura fait trembler ses murs si fort. La maison a finalement été rasée. L’équipe s’est éparpillée et les drôles de pensionnaires ont dû trouver refuge ailleurs. Mais moi, je suis toujours là-bas, quelque chose en moi est bien né là-bas. Dans La maison.

photos : daNIel à différentes années, la Guest-House de Hanata à Kita-Koshigaya (Saitama)

3 réflexions sur “LA MAISON

  1. Pingback: 長崎98 – made in tokyo

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