CHRONIQUE JAPONAISE (NICOLAS BOUVIER)

Une grande joie d’avoir relu la Chronique Japonaise de Nicolas BOUVIER avec son japon des années soixante et surtout, quelle belle écriture il avait le bougre, il me semble qu’on ne le sait pas suffisamment, Nicolas Bouvier n’était pas seulement un écrivain-voyageur, il était aussi un écrivain.  Une sacrée belle plume,  alors pour lui rendre un petit hommage et aussi puisque je suis plutôt préoccupé de zen ces temps-ci, j’ai choisi trois extraits de la célèbre Chronique, petit séjour au temple Zen du Daitoku-ji à Kyoto, il y séjournait avec femme et enfant en 1964 …

.

Mai 1964, dans le quartier nord-est

(Extrait)

J’ai pu louer – un coup de chance – un bâtiment dans l’immense enceinte du temple bouddhique du Daïtoku-ji. Littéralement traduite, notre adresse donne : « Pavillon de l’Auspicieux Nuage, Temple de la Grande Vertu, Quartier de la Prairie Pourpre, secteur du Nord, Kyoto ».

.

Au-dessus pas une tuile pour couvrir la tête

Au-dessous pas un pouce de terre pour le pied.

.

Depuis les jours où il se définissait lui-même en ces termes, le bouddhisme zen s’est bien étoffé : jamais depuis que je voyage je n’ai été logé plus grandement qu’ici. L’enceinte du temple de la Grande Vertu n’entrerait pas dans le Champs-de-Mars, et il faudrait des vies longues et nombreuses pour compter les tuiles de ses toits. Le Daïtoku-ji (le nom de ce temple) est l’une des deux sources de la secte Rinzaï du bouddhisme zen japonais et gouverne à travers le pays une centaine de temples issus de la lignée. C’est un grand complexe entouré de murs de pisé et qui comprend trois portes monumentales à la chinoise, un honbo (temple principal), un sodo(monastère), un beffroi au toit cornu qui abrite la cloche de bronze dont les vibrations règlent l’horaire de la vie monastique ; enfin une vingtaine de temples subsidiaires nichés entre leur cimetière et leur jardin, qui ont chacun conservé leur ambiance particulière, leurs traditions, leur clientèle, leurs intrigues et sont souvent à « éventails tirés ». Entre ces murs discrets, un réseau d’allées pavées à grandes dalles de pierres grises; Des bouquets de pins. De très hautes frondaisons compassées et criantes de cigales. Du silence entre les cigales. Dans un cimetière, un bonze en surplis framboise récite des sutra sur une tombe, et c’est comme une fontaine entendue de très loin. Des odeurs de résine, des enfants invisibles qui crient chi-chi (papa) quelque part dans ce labyrinthe, puis quelques vagues de ce silence hautain. La silhouette dansante du livreur d’un bistrot chinois sur un vélo qui grince. Deux abbés se croisent, se saluent bien bas et s’éloignent n’en pensant pas moins. L’un est un saint, l’autre une canaille, et ils se connaissent pour ce qu’ils sont : voilà la vraie courtoisie. Ici, pas un geste ni un mot dont on n’ait pesé d’avance les plus minces conséquences. Derrière cette paix austère, on sent des ressorts bien tendus, et, sous cette politesse engourdie et confite, une vigilance qu’on ne doit pas souvent prendre en défaut.

.

(Extrait)

Cessez de vous en faire

Et suivez le courant

Si vos pensées sont liées

Elles perdent leur fraicheur

Seng-t’san

.

– Quels mérites me suis-je acquis en répandant la Bonne Loi ? demandait l’affable empereur Wu, grand protecteur du bouddhisme, au moine Bodhi-dharma, fondateur du Zen en Chine.

– Pas le plus léger, répondit le patriarche.

– Quel est alors le premier principe de la doctrine sacrée ?

– Aucun : il n’y a rien de sacré.

– Alors qui donc êtes-vous pour vous présenter ainsi devant Nous ?

– Je ne sais pas !

L’empereur aurait dû se douter qu’une pareille rustrerie chez un saint homme cachait quelque chose qui méritait d’être examiné de plus près, mais il se contenta de lui montrer la porte et sombra dans la perplexité.

Quand, mille ans plus tard environ, François Xavier débarque à kagoshima, il fut reçu de la façon la plus aimable par les bonzes du temple zen qui dominait la ville. on lui fit visiter le quartier des moines et le zendo (la salle de méditation), où les novices étaient assis dans la position du Bouddha sur son lotus, les yeux fixés à trois pas devant eux, absolument immobiles. A la question : « Mais que font-ils ? » son ami le bonze Ninjitsu répondit : « Certains comptent ce qu’ils ont reçu des fidèles le mois dernier ; d’autres se demandent comment s’y prendre pour être mieux nourris et mieux vêtus ; d’autres encore pensent à leurs loisirs, bref, aucun d’eux ne pense à quoi que ce soit qui ait un sens quelconque. »

Une réponse absolument honnête. François-Xavier aurait dû se demander si-chez les gens dont il admirait le caractère, une pareille trivialité ne cachait pas quelque chose d’important. Il n’eut pas cette prudence et se contenta de constater par la suite que, dans la discussion, les moines zen étaient des adversaires formidables et que, malgré leur esprit vif et ouvert, il n’y avait pas moyen d’en convertir un seul.

.

(Extrait)

Pour le vieux H.R Blyth, sans doute l’homme de sa génération (il aurait cent ans) qui a le mieux compris le Japon, le Zen est tout bonnement le « plus précieux trésor de l’Asie » et « la plus grande force intellectuelle au monde » ; pourtant ce vieux monsieur était un humoriste qui ne se payait pas de mots et qui a reconnu que le Zen n’avait pas réussi aux Japonais.

Pour moi, c’est seulement un immeuble dont j’ai été, par accident, concierge pendant quatre mois. Ca n’a pas nécessairement des préoccupations relevées, un concierge … mais on prend le courrier, on entend bon gré mal gré les doléances et les ragots, on connaît le « règlement de maison ».

Je me suis intéressé à tout autre chose. Je ne suis pas allé m’asseoir en « lotus », je n’ai pas cherché « quelle était la nature profonde du Bouddha ». J’ai joui du jardin et regardé grandir mon fils qui chassait les papillons entre les tombes du cimetière voisin en criant je ne sais pourquoi gentleman (un mot qu’un de nos visiteurs avait dû lui apprendre) ; il était bien trop petit pour les attraper, mais avec les papillons, c’était bien lui le plus zen de tous : il vivait ; les autres cherchaient à vivre.

Je n’ai pas été bien studieux : ce que je sais du Zen aujourd’hui me permet tout juste de mesurer à quel point j’en manque, et combien ce manque est douloureux. Je me console en me disant que, dans le vieux Zen chinois, c’était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop.

J’ai conservé mes chances intactes.

.

.

Extraits de : Chroniques Japonaise de Nicolas BOUVIER aux Editions PAYOT.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :