QUI ALLER ? QUOI NE FAIRE ?

Qui aller ? Quoi ne faire ? Le problème vient peut-être du questionnement. De notre esprit qui ne se pose que les questions qui lui sont familières et auxquelles il n’a jamais su répondre. Le problème vient donc de la question, jamais de la difficulté de la réponse, jamais de la frustration de ne pas obtenir la réponse. L’absence de réponse serait même réconfortante. La question n’a d’autre fonction que de révéler la réponse. Une question qui ne révèle pas n’est donc pas question mais une rumination. On avale la question puis on la régurgite pour la ré-avaler.

L’esprit bovin, celui qui rumine, est un arrangement passé avec le temps. Avec la grande peur à laquelle nous condamne le temps. Dans la rumination nous nous faisons croire que nous avons encore notre mot à dire dans le déroulement de l’action. Oui l’esprit bovin rumine, mastique, déchiquette le temps, réduit le questionnement en bouilli, seule nourriture assimilable sans affrontement. Rumination. Refus de l’affrontement, les questions ne sont jamais les bonnes. Les questions ne sont jamais posées. Il faudrait trouver une autre forme de langage. Celui que nous avons appris pour dialoguer avec le monde ne dit rien, ne demande rien, ne questionne ni ne répond.

Donc nous ne nous disons jamais rien. Mais qui aller ? Quoi ne faire ? Nous avons tout de même de la chance. Nous avons de la chance car nous avons ce vide entre nous. Nous pensons bien évidemment que le vide était déjà là, avant, alors nous en parlons avec un espoir de comblement. L’espoir du comblement c’est notre grande affaire. Nous nourrissons nos enfants de cet espoir. Pourtant avant que la parole n’arrive, avant le premier regard par l’enfant posé sur le monde, tout était déjà comblé. Comment l’écrire autrement… Depuis toujours nous sommes comblés. 

Lorsque l’enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit rivière
et la rivière, fleuve,
que cette flaque soit la mer.
Lorsque l’enfant était enfant,
il ne savait pas qu’il était enfant,
tout pour lui avait une âme
et toutes les âmes étaient une.
Lorsque l’enfant était enfant,
il n’avait d’opinion sur rien,
il n’avait pas d’habitudes,
il s’asseyait souvent en tailleur,
démarrait en courant,
avait une mèche rebelle
et ne faisait pas de mine
quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant,
les pommes et le pain
suffisaient à le nourrir,
et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
les baies tombaient dans sa main
comme seules tombent les baies,
et c’est toujours ainsi,
les noix fraîches
lui irritaient la langue,
et c’est toujours ainsi,
sur chaque montagne, il avait le désir
d’une montagne encore plus haute
et dans chaque ville, le désir
d’une ville plus grande encore,
et il en est toujours ainsi,
dans l’arbre, il tendait le bras
vers les cerises,
exalté
comme aujourd’hui encore,
était intimidé par les inconnus
et il l’est toujours,
il attendait la première neige
et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant,
il a lancé un bâton contre un arbre,
comme une lance,
et elle y vibre toujours.

Peter Handke.

 

La photo est tirée du merveilleux film de Wim Wenders Les Ailes du Désir (Der Himmel über Berlin) et la poésie que l’on entend comme une voix intérieure dans le film est écrite par Peter Handke .

 

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