LA MESURE

Il me disait que c’est toujours ce qui ne se laisse pas photographier que l’on tente désespérément de raconter. Il me disait aussi que la ville le tourmentait, qu’elle n’avait de cesse de le repousser hors de ses bras et s’ingéniait à le priver de ses lieux habituels de répit. D’après lui les lieux se déplaçaient ou disparaissaient. Il n’était pas le bienvenu, quelque chose avait été déplacé, et la lumière le lui faisait comprendre. La lumière avait ce don de l’hostilité que jamais il ne contestait.  

Il mangeait, dormait, écrivait dans une chambre qui lui évoquait une cellule de moine privée de fenêtre et exiguë. De l’extérieur ne lui parvenait absolument aucun son. Et lorsque lui venait soudainement une envie d’entendre, il n’entendait que le souffle du sang dans sa tête. Les bruissements du monde se racontaient pour lui sur un écran fluorescent de douze pouces qu’il observait fixement comme un astronaute observe la planète qui est sienne et qui lui semble si lointaine depuis sa capsule de moine …

Il ne trouvait plus assez de force pour affronter les lignes verticales des quartiers de verre et traverser les myriades de saumons qui à contre-courant, se précipitaient sur lui sur les trottoirs de Shinjuku. Où allaient-ils finir par se poser tous ces regards ? A quelle destination inconnue la somme de leurs désirs et donc de leurs choix allait-elle les condamner sans espoir de pardon … Il se trouvait amer et le regrettait souvent. 

Le plus souvent il restait immobile, le corps lourd de la moiteur de l’été, sa cellule sans fenêtre devenait un sarcophage. Je me souviens l’avoir entendu dire que cet espace réduit correspondait étrangement au monde qui lui était familier depuis l’enfance. Un monde sans perspective, dans lequel le regard ne peut porter que sur des détails très proches. Il avait développé cette aptitude, il en parlait ainsi, ne marchant qu’avec les yeux résolument posés sur la pointe de ses chaussures. Il avançait ainsi,  traversait un autre monde peuplé de cailloux, de fissures, de feuilles tombées des arbres, d’objets abandonnés, d’insectes et d’ombres. Et je peux dire aussi qu’il agissait de même avec les gens. Lorsque nous conversions ensemble j’avais cette sensation que son regard ne voyait en moi que des objets abandonnées et des ombres… 

D’elle, il ne parla qu’une fois.

Il me dit qu’il ne l’avait pas vu arriver. Une nuit elle avait simplement été là, posée sur ses deux mains formant une coupe.

Elle était née une nuit de juin dans une clinique privée de la banlieue nord de Tokyo. Il se souvenait parfaitement des pas de la sage-femme qui avaient résonné dans son dos, dans le couloir silencieux, le tirant de sa rêverie alors qu’il regardait les rues derrière une baie vitrée. Il y avait un chantier devant la clinique, la journée il observait les ouvriers qui manipulaient des structures métalliques et les camions qui embouteillaient la petite rue. Il pensait que cette vielà allait bientôt lui être retirée. Une femme qu’il connaissait à peine avait désiré cette enfant avec lui.  

Puis un jour la femme disparue avec l’enfant.

Il ne l’avait pas vu arriver et pas plus il ne l’a vit partir.

Il n’en dit pas plus. Et je ne posais pas de question. Je n’étais pour lui qu’une interprète. Notre relation était exclusivement professionnelle.

A notre dernière rencontre et sur un ton exagérément sérieux, il me murmurait que la grande force de mon pays est d’avoir su lui donner à voir les contours de sa propre existence. La mesure à prendre pour se mesurer lui-même mais du dedans… 

 

(Il s’agit en partie d’un texte déjà écrit et publié sur ce blog, l’envie de le retravailler, l’envie de le republier, et demain et tous les jours et encore !)

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