LA JOIE QUI AVANCE CHANCELANTE LE LONG DE LA RUE (Gilles Farcet)

 

The BOOK vraiment inattendu, tout de même dans le prolongement de mon achat compulsif de l’été (The Dharma Bums de Kerouac dans une édition US très smart), voilà maintenant que le livre de Gilles Farcet attire mon regard, et WOW quelle rencontre ! Gilles Farcet consacre son ouvrage à un de la bande, resté totalement inconnu, soucieux de préserver son invisibilité, alors que les autres, les Kerouac, Snyder, Ginsberg, Corso… sont devenus des mythes, mais lui, Hank le céleste Beatnik, a seulement confié sa parole enflammée au micro du jeune journaliste (c’était en 1988). Régal suprême (pour moi en tout cas) de lire les pensées de ce Beat inconnu alors je partage, un peu, beaucoup.

 

 

Gilles FARCET : Quand nous sommes arrivés à la hauteur du CBGB, j’étais abasourdi pour de bon. Deux impressions dominaient, impérieuses.

La première : j’étais loin d’avoir tout capté des propos que ce phénomène s’était soudain mis à débiter d’un ton tranquille, en prenant son temps. Sa parole était comme un train qui me roulait dessus en sifflant. Un train va son train, il avance selon sa logique ferroviaire, au rythme qui lui incombe, ni trop vite ni lentement, mais il produit son bruit caractéristique, émet son sifflement sans le moduler en fonction des paysages qu’il traverse. J’allais très vite comprendre que la parole de Hank ne déraillait jamais, qu’elle avait trop d’inertie pour qu’on puisse l’interrompre dans son avancée. J’étais l’Indien médusé qui regarde le Cheval de Fer traverser ses terres. Je ne pouvais pas l’arrêter, ni d’emblée, assimiler la portée de son avènement, mais je pouvais m’asseoir dans la prairie le long de la voie qu’il empruntait et le contempler avec un effroi sacré.

La deuxième impression dominante était que je ne pouvais pas laisser le train filer en espérant le voir repasser un jour prochain. Il fallait que je revoie Hank, et ne surtout pas oublier mon Nagra qui, ce jour-là, me faisait cruellement défaut.  (Extrait)

 

 

Hank :  « Mon gars, un poète aujourd’hui, c’est pas un type en chemise blanche qui tousse au bord d’un lac ce serait plutôt un gusse – ou une fille, d’ailleurs – un peu au bout du rouleau de cette putain de vie, écrasé par son impuissance et celle de tout le monde face à l’ampleur du merdier. Presque KO, tu vois, petit. » (Extrait)

 

 

Hank :  « Voilà, un poète aujourd’hui, c’est un être humain qui a envers et contre tout préservé son innocence et sa capacité à la partager. Et ça, crois-moi, ce n’est pas rien. Et il y a autre chose : quand il partage son innocence, il la réveille, il stimule chez ceux qui le lisent ou l’écoutent leur innocence enfouie bafouée, piétinée par le merdier. Et ça, c’est carrément grand. » (Extrait)

 

 

Hank : « Le regard frais, fiston, frais comme dans poisson frais, fleurs fraîches, fruits frais. En bref, non avarié. Même à New York, les fruits frais sont cent mille fois plus courants qu’un regard frais, tu sais ? Regarde-moi tous ces vieux regards, ces regards avariés. On ne le sent pas, en tout cas pas avec le nez de chair. Mais avec le nez de l’âme, par contre, on sent bien que tous ces regards, ces milliers, ces millions de regards qui trottinent dans Manhattan juchés sur des têtes encombrées, on sent bien que tous ces regards puent. Ils empestent la corruption, déjà tous grignotés par la vermine. Ah, mon garçon, dégage-toi le nez de l’âme et respire-moi cette pourriture ambulante ! Tout Manhattan, ou quasiment, une meute de pourriture. Il y a les pourris pourris, et il y en a pas mal ici, crois-moi, et il y a les pourris braves. Il y a même les pourris honnêtes ou à peu près, mais tous, tous ces regards sont pourris. Pourquoi ? Tout simplement parce que ça fait longtemps qu’ils ont cessé d’être frais. Comme éructait le vieux Whitman qui s’y connaissait en fraîcheur du regard : « il empeste le cadavre, vite, à la fosse, sans tarder ! » Ou T.S Eliot : « Tant de gens … qui eût cru que la mort eût défait tant de gens … » Il me semble d’ailleurs qu’il citait Dante, mais peu importe. Note bien que Whitman comme Eliot ne dénonçaient pas les morts morts mais les pseudo-vivants, les hommes creux dont le regard a cessé d’être frais. Mais sans regard frais, putain, qu’est-ce que tu peux faire ? » (Extrait)

 

 

Hank : « Lazare, c’est notre cadavre à tous. Le cadavre de notre innocence, la dépouille puante de notre candeur désormais en proie à la vermine. On démarre tous en tutoyant le Christ. Et le Bouddha, et Lao Tseu, et Krishna aussi d’ailleurs. Et puis vient un moment où le Christ ou le Bouddha ou Lao Tseu ou Krishna ou qui tu voudras qui s’est penché sur notre berceau, vient un moment où celui-là s’absente. Il va vaquer aux affaires de son vieux, sans doute, jouer un petit coup de flûte aux gamines, faire le tour du pâté de maisons sur le dos d’un bœuf sacré ou se la couler douce sous un arbre. Et nous, dès qu’on n’a plus notre copain des commencements pour nous dire comment regarder, comment respirer, nous, on crève. On commence à s’occuper d’autre chose, de ce dont tout le monde s’occupe, ce qui est une très mauvaise idée. On en vient à l’oublier, notre pote. Trois petits tours et hop, on se retrouve bien malins, tout raides et froids dans nos bandelettes sous lesquelles on commence à sentir, parce qu’un corps vide, un corps sans âme, eh bien ça sent. C’est comme ça, on s’appelle tous Lazare. Call me Lazarus, man, Ich bin ein Lazarus !

Bref, le Christ se pointe chez Lazare, on lui dit à juste titre que s’il ne s’était pas absenté, l’autre ne serait pas en train de pourrir, mais enfin, le Christ, il a bien le droit d’aller voir ailleurs s’il y est, ce qui soit dit en passant est le cas, il y est. Enfin, ça sent déjà. Alors il fait la seule chose à faire avec son bon sens habituel – plus un petit peu d’aide de son vieux, bien sûr -, il parle à Lazare comme à un vivant : « Allez, c’est bon, maintenant, lève-toi ». Et l’autre de se dresser avec ses bandelettes plein la tronche. Ah, ça a dû être quelque chose à voir.

N’empêche, cet épisode nous montre ce qu’il faut faire. Cette ville est peuplée de gens qui sentent déjà, même s’ils déambulent pour prendre part à la bouffonnerie. Mais si on leur parle comme à des vivants, voilà qu’ils se mettent à danser dans leurs bandelettes. Imagine, mon garçon, imagine juste un instant cette foutue ville ressuscitée de Queens à la Cinquième Avenue, de Little Italy à Central Park West en passant par Broadway, le Bowery, Brooklyn, et, allez, tiens, même le New Jersey, eux aussi ont droit au salut, après tout. Représente-toi les bus, les taxis, le métro, les bureaux, les music halls bourrés de ressuscités dansant dans leurs bandelettes. Dancing in the Streets, ouais, là ce serait le Beat, ce serait vraiment un Beat tout neuf, are you ready for a brand new beat ? » (Extrait)

 

Gilles FARCET : « Ses joues étaient creuses, son teint jaunâtre, il n’avait certes pas bonne mine mais son verbe avançait bon pied bon œil. Sa parole me paraissait issue du commencement du monde, d’un commencement qui viendrait juste d’avoir lieu. Sa parole me faisait l’effet d’un Big Bang. C’était un happening, un évènement, un avènement. Boum, quelque chose arrivait, on ne savait pas d’où, on ne savait pas comment, mais ça arrivait, et de cette étincelle jaillie du mystère s’ensuivait une cascade d’univers en expansion. Et moi, j’étais en appétit pour en avaler rouleau sur rouleau, de sa parole.  » (Extrait)

 

La joie qui avance chancelante le long de la rue. (Fragments d’une parole Beat inconnue) – De Gilles Farcet aux éditions Maelström reevolution.

 

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