GRINCHEUX NOËL

Le type nous a arrêté cet après-midi dans la galerie marchande du centre commercial, il a dit “venez je vous fais un tour de magie”. Alors elle a choisi une carte au milieu du paquet, et lui a retrouvé la carte, c’était vraiment bluffant, elle s’est exclamée eehhh !!! Et c’était la première fois qu’elle ne pleurait plus depuis le matin. Je ne sais pas pourquoi il faut qu’il y ait des jours gris… Ils reviennent quand on les croyait partis pour toujours. La grisaille nous est tombée dessus hier au soir. La nuit a été glaciale. Alors la petite et moi on s’est endormis ensemble, mais difficilement, quant à elle, fâchée à mort, elle veillait dans le salon. De temps en temps la petite se réveillait et pleurait, elle appelait sa mère. J’ai fait aussi un rêve pourri. Et puis le dimanche est arrivé. Avec cette idée géniale de fin d’après-midi, plutôt que de se pendre, si on allait au centre commercial boire un café. Les décorations de Noël, les yeux de la petite fascinée par les gros ours en peluche accrochés au-dessus de nos têtes, la neige artificielle, les boules scintillantes.

Le magicien a dit : votre femme est japonaise ? Je m’en doutais ! Les japonais c’est vraiment le meilleur public !

 

LA BOITE A COUTURE

Il y a les jours fatigants. Devant l’abrutissement de l’administration française retranchée derrière ses formulaires, dossier incomplet, la case n’est pas cochée, l’OFII, les impôts, la traduction de l’acte de naissance, le temps qui s’écoule sans réponse, elle est recroquevillée devant You tube, elle regarde des mangas, son moment de respiration de la journée quand la petite est partie rejoindre le pays des Barbapapa. L’appartement redevenu silencieux. Moi j’ai encore le ricanement des formulaires qui résonne dans mes pensées, complète-nous ! renvoie-nous ! Photocopie-nous ! Je la regarde elle, si loin de son pays, de sa famille, de ses copines espiègles, de son ciel, je me dis qu’elle est venue de là-bas pour moi, alors quelques imprimés de plus ou de moins…

“Je me souviens que parfois je n’aimais pas les cours de couture à l’école. Par contre j’adorais les cours de cuisine. Les écoliers français apprennent aussi la couture et la cuisine ? Nous avions 10 ans et puis 11 ans et 12 ans… Nous nous appliquions à piquer droit, avec les aiguilles et aussi avec les machines, les garçons comme les filles. Nous devions rester concentrés, je me piquais les doigts.

Tous les enfants d’une même école avaient la même boîte. Aujourd’hui encore, ça n’a pas changé. les parents achètent les boîtes à couture directement à l’école. Cà, c’est ma boîte, et à chaque fois que mes parents ont déménagé dans d’autres villes, les élèves autour de moi avaient d’autres boîtes, moi j’ai toujours gardé la même. Jusqu’à aujourd’hui, c’est ma boîte.”

Je la regarde assise par terre, les genoux serrés sous le menton, le nez collé sur l’écran de son ordinateur, hypnotisée par le 100.000ème épisode de Détective Conan. J’avais pas rêvé les feuilles d’imposition c’est certain, mais j’avais bien rêvé tout le reste…

 

GRINCHEUX NOËL

En reprenant mon train de banlieue ce soir, je me mets à penser que la veille de Noël est peut-être bien le jour de l’année où l’on croise le plus de mines sombres et soucieuses. Est-ce la perspective de se mettre à table, mais pour ne rien dire, ou quoi d’autre ? Un goût d’enfance qui ne reviendra pas. Quel que soit le prix qu’on y mette ? Une grosse fatigue de ces supermarchés pleins à craquer de tout ce qui ne nous fait plus envie depuis longtemps, mais qu’on a pas pu s’empêcher de mettre dans le caddie une fois encore. Heureusement que du côté japonais on est moins morose que moi… Même joyeux je peux dire. Par contre du côté Franco-japonais, on reste sceptique, émerveillé et aussi apeuré. Dimanche dernier au centre commercial tous les mômes se bousculaient pour attraper les gros ours automates, elle leur jetait un regard inquiet. Une petite fille s’est mise à danser devant elle qui l’a observée un long moment, stoïque, analytique, à tel point immobile que la petite fille en a été troublée et a fini par s’éloigner.

 

ORANGE ET CANNELLE

Un froid sibérien. A vous casser les oreilles comme du verre. Mais des odeurs de gaufres, de churros et de pain d’épices qui font oublier la froidure habituelle du Marché de Noël des Champs Elysées. Et aussi la promesse d’un Recueil des écrits de Blaise Cendrars à la librairie du Virgin en point de mire, j’accepte parfois de braver la foule qui semble toujours s’obstiner à marcher à contre sens de nos pas.  Elle est aux anges avec son hot-dog moutarde. La poussette affronte la foule de face et évite tous les obstacles, je me demande ce que la petite pense en croisant ces mines sombres qui pourraient bien lui marcher dessus. Retient-elle quelque détail d’un visage ou d’un autre ? Aurait-elle envie de s’y attacher ? Dans la poussette elle ne bouge pas, dans la voiture elle ne bouge pas, parfois même assise sur le sol, entourée de ses jouets, elle ne bouge pas… Je l’observe dans sa méditation. Je connais bien ce chemin, le Monde qui la traverse. Point de Blaise Cendrars dans la librairie, malgré l’obstination de la vendeuse qui me soutient qu’il doit en rester un exemplaire quelque part dans le magasin, l’ordinateur ne saurait mentir. Non pas de Cendrars mais du vin chaud à la cannelle et dans le fond on ne demande rien de plus.

 

AKEMASHITE OMEDETOU GOZAIMASU

La famille lointaine sur l’écran de l’ordinateur. Ils vont manger les nouilles de soba et ensuite aller au temple. Ils sont réunis autour de la table, certains yeux se ferment avec la fatigue de la journée. La petite est heureuse de voir ses grands-parents. Ils nous montrent des images de la télé. Les mêmes niaiseries qu’ici sans doute, avec un peu plus de classe tout de même. Nous sommes attendus pour réveillonner chez des amis. Je lui dis que nous allons manger plein de bonnes choses. Elle sourit mais je sais bien que les nouilles de soba lui auraient procurés bien plus de joie.

J’ai fini de lire L’or de Blaise Cendrars.

 

(Décembre 2011)

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