LES BRUMES DE LA SEINE

Matin d’avril, la journée va être ensoleillée mais il fait encore froid, je repasse sur cette place Dauphine sans jamais y rencontrer Yves Simon, mais pourtant j’entends encore clairement le timbre de sa voix, celle des années 70.

Dans les brumes de la Seine,

Près des bars de l’ennui

Y a des types, des poètes

Des Céline de Clichy,

Des musiciens anglais

Qui folk-songuent au vin gris.

Et près des tours de Notre-Dame,

Des juges décident et puis condamnent

Les fleurs du mal d’aujourd’hui

Qui poussent encore à paris.

 

Rue Mazarine, il y a toujours ce pub à deux pas du fantôme du Tabou, là où nous écoutions des musiciens anglais, est-ce le même, j’ai oublié son nom. Amour de jeunesse, elle était le rêve fait femme, blottie contre mon blouson et contre mes vingt ans, dans mon souvenir il faisait froid en dehors des fumées de nos cigarettes blondes.

Ne pas s’attarder, remonter vers Belleville, j’ai rendez-vous avec Jacques. Belleville qui change, les terrasses des vieux bistrots, les fameux bars à truffes comme les appelait l’ami Géry, n’ont plus du tout le vent en poupe. A 11 heures du mat on se prépare à accueillir les déjeuneurs de startups qui ne tolèrent que des terrasses au soleil pour fignoler leur bronzage. Difficile à cette heure donc de sacrifier à la rentabilité d’une table juste pour un misérable café.

Bref, j’écris mauvais. Plat. Inconfortable. Pire, coupable, d’une journée buissonnière dans laquelle je peine à me trouver un lieu d’écriture. Ecriture. La blague. Un homme prend l’initiative de s’asseoir à une table au soleil, la serveuse lui bave des mots d’agacement, le type a viré les serviettes posées sur la table pour signifier qu’il n’est pas là pour manger des salades aux graines de courges, mais pour goûter le bon temps d’un café, prendre son temps, se prélasser, fumer son clope.

D’humeur maussade elle s’approche tout de même pour prendre sa commande. Le poisson rouge, je pense à mon texte. Lâcher l’écriture, laisser filer le poisson rouge, c’est ça l’idée. Tout le problème de ce texte est dans la présence, que dis-je la prestance du narrateur, et de sa fichue compréhension du monde. L’histoire en elle-même n’a pas tant d’importance, hormis pour le personnage et pour le poisson. Mais la narration du monde est la véritable raison. La narration du monde. Qui n’a aucune cesse, ou le monde cesserait aussi.

Pauvre serveuse, un autre homme vient demander s’il est permis de boire un café, l’effet boule de neige malgré le plein soleil. Elle tente bien de lui proposer de manger mais il insiste, juste un café. C’est un petit vieux, il a ses habitudes, on ne change pas le quartier de Belleville tant que ses vieux sont encore d’aplomb. Mais déjà salariés et étudiants s’attablent pour déjeuner.

Qu’est-ce qui empêche le narrateur de se sentir libre de dire ? Il est sans doute inquiet de découvrir l’histoire ou bien il se sent responsable de son interprétation de l’histoire, ne sait bien évidemment pas encore qu’il en est l’auteur. D’ailleurs, si nous avions vraiment conscience d’être l’auteur de l’histoire … sans réécriture possible … et sans lecteur. .

.

(Avec le texte de la chanson de Yves Simon – Les brumes de la Seine – 1974)

 

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