TRANSIT-EXPRESS (YVES SIMON)

Chez Boulinier, au pays des livres laissés pour compte, j’ai retrouvé le Transit-Express de Yves Simon. J’en avais totalement oublié le contenu et maintenant je trimbale ce petit bouquin partout, poche arrière de pantalon, lecture rapide sur quais des gares et ratures dans un kebab. Je veux rendre ce petit hommage à Yves Simon. J’éprouve toujours la même tendresse à la lecture de ses pages, je crois bien qu’en France il est le premier à avoir osé faire au milieu d’une prose, des collages de mots, à l’infini, comme un peintre qui ajoute sur sa toile des épaisseurs de couleurs. Celui-là est le troisième roman de Yves Simon. C’est encore une écriture post-adolescente et c’est bien. 

« J’en ai perdu du temps à faire semblant, à croire que, à me dire « demain faudra que j’me décide ». Demain, c’est bien la pire escroquerie. Demain, ça n’arrive jamais. Un mot qu’il faudrait rayer des dictionnaires, dans toutes les langues. Toute ma vie, j’me suis reposé sur ce mot-là, et regardez-moi, est-ce que j’ai l’air d’un écrivain, d’un savant, d’un compositeur ? non, vous avez raison. Je ne suis rien de tout ça, je n’suis rien. Un fumiste, un faiseur de vent, j’ai longtemps pu épater parce que le corps suivait et les gens, vous les connaissez, les apparences ça leur suffit, ils s’en foutent du sérieux, ce qu’il y a sous le crâne ou dans la peau, c’est l’esbroufe qu’ils veulent, le tralala, la présentation, l’enrobage. Et sans me flatter, je présentais bien. Toute ma vie j’m’en suis contenté. Quand je me suis aperçu de  c’malheur-là, c’était trop tard.  Alors un soir, on se regarde dans une glace et on voit sa vieille gueule avec ses sales creux et ses vilaines bosses et toutes ses craquelures autour. C’est fichu. Trop tard, terminé. Faudrait avoir le courage de s’foutre en l’air illico, parce que c’est moche de penser qu’on a presque pas existé. » (extrait)

« Ça vous est déjà arrivé d’être heureux ? »

Marco ne réfléchit pas.

« Oui, souvent. Parfois j’ai l’impression que je ne l’ai jamais été, mais aujourd’hui, à cet instant, je sais que oui.

– C’était comment ?

– Des instants sans question. »

Natche sourit. Elle dit :

« Moi, parfois j’ai envie de tout bousculer, de mourir, d’exploser. Tu sais ce que c’est que de vouloir être fou ? Je voudrais que tout se mélange et tourne à toute allure,  les arbres, les chromes des motos, mes cheveux, les rails de chemin de fer, les bouches des hommes, leurs dents, les poussières de charbon. Tu as déjà connu ça, l’envie de vivre explosée, en miettes sur tous les points du globe. »

Marco écoutait Natche comme ces jours où le vent tourmente les lattes des volets et qu’il n’y a pas d’autre urgence que d’écouter cette musique d’ailleurs. Natche était l’AUTRE, arrivée comme une feuille perdue, et venue se poser là sans intention. (extrait)

Savez-vous ce qu’est une vie pour rien ? Une vie où tous les rendez-vous se sont cassés la gueule sur des quiproquos , des erreurs de standardistes, des faux horaires de trains. Vies-impasses, joyeux gogos du cul-de-sac avec flics casqués qui barrent l’unique issue, entrées d’immeubles bouclées et des bourgeois aux fenêtres qui bouffent des biscuits. Vous gueulez tout au fond de votre tête des appels de vie. JE VEUX ÊTRE. Regardez-moi, J’EXISTE.

Mais vous ne savez rien de tout cela parce que sur vos agendas il y a des noms, des adresses, des épancheuses de mélancolie, et vous ne saurez jamais l’angoisse d’être différent. Les histoires ne commencent jamais et elles se haïssent. Elles se déchirent les artères avec des griffes d’amertume.

Fumez un cigare de Cuba et dites-vous bien que nos vies sont des cartes postales. Sans plus. Cinq mots, tout va bien, baisers, salut. Silence, exile and cunning. Dans les rues qui vont des aéroports aux arcs de triomphe, il y a des fumées d’encens. Respirer. Chanter. La vie est à ceux qui savent engouffrer les mots du langage dans des regards simples. Respirer. Toucher. Les autres, vous, elle, les autres sont autour et il faut les agripper avec des tendresses journalières. Engouffrer les électrons-femmes et les électrons-hommes dans des chansons qui gueulent  vers des étoiles lointaines. Rien n’est à jeter. Il ne faudrait surtout plus avoir peur d’aller dans des maisons inconnues et monter des centaines d’étages de misère ensemble. Ensemble, savez-vous ce que cela signifie ? « Nous avons miséré ENSEMBLE et je l’aime », c’est ce que disait un vieux type aux cheveux de la guerre d’avant. Et il faut que nous misérions ensemble dans des ascenseurs quotidiens.

Si un jour il n’y avait plus de mots construits, que toutes les langues d’hommes pourrissent au fond des bouches, derrière des bâillons noirs d’oppression, il faudrait bien inventer des langages de peaux et des messages codés du regard. Les yeux ne sont pas faits pour recevoir des arcs-en-ciel et des bouts de pellicules en eastmancolor, il faut dès à présent leur apprendre à émettre de longues lettres de bienvenue. Respirer. Regarder. Respirer. Regarder. (extrait)

Transit-Express de Yves Simon aux Editions GRASSET.

 

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