UNE VIE BOULEVERSÉE – ETTY HILLESUM

12-10-42. Toutes mes impressions sont là, comme des étoiles scintillant sur le velours sombre de ma mémoire.

L’âge de l’état civil n’est pas celui de l’âme. Je pense qu’à la naissance, l’âme a déjà atteint un certain âge qui ne change plus désormais. On peut naître avec une âme de douze ans. Mais on peut naître aussi avec une âme de mille ans, il y a parfois des enfants de douze ans chez qui l’on voit très bien que l’âme a mille ans. Je crois que l’âme est la part de l’être humain la plus inconsciente, surtout chez l’Européen de l’Ouest ; l’Oriental « vit » beaucoup plus son âme. L’occidental au fond ne sait pas très bien qu’en faire, il en a honte comme d’une chose indécente. L’âme est bien autre chose que ce que nous appelons le « tempérament ». Il est des gens qui ont beaucoup de « tempérament » mais bien peu d’âme. (Extrait).

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Samedi soir, minuit et demi. (…) Pour humilier, il faut être deux. Celui qui humilie et celui qu’on veut humilier, mais surtout : celui qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait défaut, en d’autres termes si la partie passive est immunisée contre toute forme d’humiliation, les humiliations infligées s’évanouissent en fumée. Ce qui reste, ce sont des mesures vexatoires qui bouleversent la vie quotidienne, mais non cette humiliation ou cette oppression qui accable l’âme. Il faut éduquer les Juifs en ce sens. Ce matin en longeant à bicyclette le Stadionkade, je m’enchantais du vaste horizon que l’on découvre aux lisières de la ville et je respirais l’air frais qu’on ne nous a pas encore rationné. Partout, des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout entier. On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu’on nous fait subir ; c’est humain et compréhensible. Et pourtant, la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons. Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte. La vie est difficile mais ce n’est pas grave. Il faut commencer par « prendre au sérieux son propre sérieux », le reste vient de soi-même. Travailler à soi-même, ce n’est pas faire preuve d’individualisme morbide. Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour – ou est-ce trop demander ? C’est pourtant la seule solution. Je pourrais continuer ainsi des pages entières. Ce petit morceau d’éternité qu’on porte en soi, on peut l’épuiser en un mot aussi bien qu’en dix gros traités. Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de guerre. (Extrait)

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Lundi matin, 10 heures. (…) Dieu n’a pas à nous rendre de comptes, c’est l’inverse. Je sais tout ce qui peut encore nous attendre. Je suis désormais séparée de mes parents sans pouvoir les rejoindre, alors qu’ils n’habitent qu’à deux heures de train d’ici. Mais je sais qu’ils habitent une maison confortable, ne souffrent pas de la faim et sont entouré de beaucoup de gens de bonne volonté. Et eux aussi savent où je suis. Mais le temps viendra peut-être où je ne saurais plus où ils sont, où ils auront été déportés, où ils mourront de détresse. Je sais que ce temps peut venir. Aux dernière nouvelles, tous les Juifs de Hollande vont être déportés en Pologne, en transitant par la Drenthe. La radio anglaise a révélé que depuis avril de l’année dernière, sept cent mille Juifs ont été tués en Allemagne et dans les territoires occupés. Et si nous survivons, ce seront autant de blessures que nous devrons porter en nous pour le restant de nos jours. Dieu n’a pas à nous rendre des comptes pour les folies que nous commettons. C’est à nous de rendre des comptes ! J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. A chaque instant. (Extrait)

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Je ne manque pas de force pour affronter la grande souffrance, la souffrance héroïque, mon Dieu, je crains plutôt les mille petits soucis quotidiens qui vous assaillent parfois comme une vermine mordante. Enfin, je me gratte désespérément et me dis chaque jour :  encore une journée sans problèmes, les murs protecteurs d’une maison accueillante glissent autour de tes épaules comme un vêtement familier, longtemps porté ; ton couvert est mis pour aujourd’hui et les draps blancs et les couvertures douillettes de ton lit t’attendent pour une nuit de plus, tu n’as donc aucune excuse à gaspiller le moindre atome d’énergie à ces petits soucis matériels. Utilise à bon escient chaque minute de ce jour, fais-en une journée fructueuse, une forte pierre dans les fondations où s’appuieront les jours de misère et d’angoisse qui nous attendent. Derrière la maison, la pluie et la tempête des derniers jours ont ravagé le jasmin, ses fleurs blanches flottent éparpillées dans les flaques noires sur le toit plat du garage. Mais quelque part en moi ce jasmin continue à fleurir, aussi exubérant, aussi tendre que par le passé. Et il répand ses effluves autour de ta demeure, mon Dieu. Tu vois comme je prends soin de toi. Je ne t’offre pas seulement mes larmes et mes tristes pressentiments, en ce dimanche matin venteux et grisâtre je t’apporte même un jasmin odorant. Et je t’offrirai toutes les fleurs rencontrées sur mon chemin, et elles sont légion, crois-moi. Je veux te rendre ton séjour le plus agréable possible. Et pour prendre un exemple au hasard : enfermée dans une étroite cellule et voyant un nuage passer au-delà de mes barreaux, je t’apporterais ce nuage, mon Dieu, si du moins j’en avais la force. Je ne puis rien garantir d’avance mais les intentions sont les meilleures du monde, tu le vois.

Maintenant je vais me consacrer à cette journée. Je vais me répandre parmi les hommes aujourd’hui et les rumeurs mauvaises, les menaces m’assailliront comme autant de soldats ennemis une forteresse imprenable. (Extrait)

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Toutes les détresses et les solitudes nocturnes d’une humanité souffrante traversent soudain mon humble cœur et l’emplissent d’une douleur nauséeuse. Quel fardeau vais-je donc me mettre sur les épaules cet hiver ?

Après la guerre, je veux parcourir les différents pays de ton monde, mon Dieu, je sens en moi ce besoin de franchir toutes les frontières et de découvrir le fond commun à toutes les créatures, si différentes et si opposées entre elles. Et je voudrais parler de ce fond commun d’une petite voix douce, mais inlassable et persuasive. Donne-m’en les mots et la force. Mais d’abord je voudrais être sur tous les fronts et parmi ceux qui souffrent. N’y aurais-je pas aussi le droit de m’exprimer ? C’est comme une petite vague qui remonte toujours en moi et me réchauffe, même après les moments les plus difficiles : « Comme la vie est belle pourtant ! » C’est un sentiment inexplicable. Il ne trouve aucun appui dans la réalité que nous vivons en ce moment. Mais n’existe-t-il pas d’autres réalités que celle qui s’offre à nous dans le journal et dans les conversations irréfléchies et exaltées de gens affolés ? Il y a aussi la réalité de ce petit cyclamen rose indien et celle aussi de vaste horizon que l’on finit toujours par découvrir au-delà des tumultes et du chaos de l’époque.

Donne-moi chaque jour une petite ligne de poésie, mon Dieu, et si jamais je suis empêchée de la noter, n’ayant ni papier ni lumière, je la murmurerai le soir à ton vaste ciel. Mais envoie-moi de temps en temps une petite ligne de poésie. (Extrait). 

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Depuis quelques jours, j’ai fait des mots de cette jeune femme les confidences d’une muse. Le livre a été déposé entre mes mains par l’ami Robert qui m’a dit tu devrais lire ce livre et maintenant il est avec moi, partout, à tel point que de toute la semaine et malgré mes rituelles déambulations dans les librairies parisiennes, je n’ai pas eu le goût à acheter d’autres livres. Je n’avais jamais entendu parler de Etty Hillesum, je ne suis probablement pas le seul, c’est pour cette raison que je publie ces larges extraits, pour donner envie à d’autres de savoir, mais au-delà du témoignage historique, les mots de cette jeune femme nous sont bouleversants, et donc précieux, dans notre reconstruction du lien. Pour en savoir plus sur Etty Hillesum je vous recommande ce livre et aussi ce lien :

LES AMIS D’ETTY HILLESUM 

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De 1941 à 1943, à Amsterdam, une jeune femme juive de vingt-sept ans tient un journal. le résultat : un document extraordinaire, tant par la qualité littéraire que par la foi qui en émane. Une foi indéfectible en l’homme alors qu’il accomplit ses plus noirs méfaits. Partie le 7 septembre 1943 du camp de transit de Westerbork, d’où elle envoie d’admirables lettres à ses amis, Etty Hillesum meurt à Auschwitz le 30 novembre de la même année.

Etty Hillesum – Une vie bouleversée – suivi de Lettres de Westerbork – Editions du Seuil – Traduit du néerlandais par Philippe Noble.

 

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