HEUREUSEMENT, LA VIE N’EST PAS EN GRÈVE

 

« Je me moque de la peinture. Je me moque de la musique. Je me moque de la poésie. Je me moque de tout ce qui appartient à un genre et lentement s’étiole dans cette appartenance. Il m’aura fallu plus de soixante ans pour savoir ce que je cherchais en écrivant, en lisant, en tombant amoureux, en m’arrêtant net devant un liseron, un silex ou un soleil couchant. Je cherche le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions. Je cherche cette présence qui a traversé les enfers avant de nous atteindre pour nous combler en nous tuant. » 

(Pierre, de Christian Bobin – Éditions Gallimard) 

Heureusement que la vie n’est pas en grève  

Je n’avais que quelques livres dans mon sac, il n’était pas bien lourd, mais je voulais m’en débarrasser au plus vite. Des fausses pistes, des livres achetés avec un espoir d’avancer, de trouver de nouvelles inspirations, que sais-je. En général je m’en rends compte à peu près dans les dix premières pages, je n’insiste pas, je me dépêche d’aller les revendre. 

Donc, avec mon sac pas bien lourd, j’ai traversé l’encombrement général pour retrouver le quartier latin, lui qui n’était pas en grève. A l’heure où toute la population se précipite dans les gares, mâchoires serrées, pour regagner la banlieue, à l’heure aussi où toute la population télé-travaille, tapie au fond de son terrier, effrayée à la pensée de devoir encore sortir pour se confronter au monde, je n’avais qu’une seule idée en tête, tous les fuir dans leur morosité, marcher le nez au vent et lire le dernier livre de Christian BOBIN.  

Et comme la vie est souvent à l’écoute, mon petit sac pas bien lourd, une fois vendu, m’a rapporté exactement les 14 euros nécessaires à l’achat de mon trésor. Pas un de plus, pas un de moins. Ouais. Pendant tout ce temps, je me suis dit, encore une fois, qu’il nous appartient d’ouvrir des brèches dans la réalité si elle ne nous convient pas, pour accéder à une autre réalité faite pour nous. 

Une fois le livre entre mes mains, je suis ressorti sur le boulevard Saint-Michel et j’ai ressenti un apaisement presque indécent pour un jour de grève. La nuit tombait et il était plus que temps que j’aille me jeter dans la horde des employés qui assiègent les quelques RER encore valides. Pourtant. J’ai pensé à ce petit fast-food près de la fontaine Saint-Michel, tenu par deux jeunes femmes asiatiques au caractère bien trempé, qui ne s’en laissent conter par personne mais au sourire tellement séduisant. C’est un mini-repère, dans lequel je me réfugie parfois, pour lire en urgence quelques lignes d’un livre, pendant que Paris grouille à la porte. 

Pendant ce temps, les aiguilles anxiogènes des pendules tournaient encore, mais sans moi. En sortant, j’ai remarqué le ciel de Paris au-dessus de la Seine, du bleu, du orange et de grosses traînées noires nuageuses, et puis là, adossée contre un platane devant le palais de justice, même pas devant les horribles grilles dorées, mais devant la file des bagnoles embouteillées, une jolie touriste au visage ensoleillé de bonheur, prenait la pose pour son amoureux qui cadrait la photo, lui aussi avec un sourire immense, j’ai pensé qu’ils étaient vrais ces deux là, arrêtés ici, devant ces murs hideux et noircis par la pollution, mais ils étaient en extase, l’un pour l’autre. J’ai ralenti mon pas pour les regarder, et un peu plus loin, en traversant le pont à hauteur de la Place du Châtelet, juste devant moi, un autre couple, dont le type attrape la jeune femme dans ses bras et fait mine de la balancer dans la Seine. Et leurs rires aussi étaient vivants. Et j’ai pensé encore, c’est parce que j’ai ouvert cette brèche, sinon je n’aurais rien vu. 

Bref, retraite ou pas retraite, qu’en ferez-vous de toute façon ? En ferez-vous quelque chose de plus vivant que cette vie peureuse qui a toujours été la vôtre ?

 

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