UN HOMME ORDINAIRE (YVES SIMON)

« Ordinaire est un adjectif qui me plaît parce qu’il est celui qui te décrit le mieux. Si j’en éprouvai certains désagréments du temps de ton vivant, j’en tire aujourd’hui de la fierté. Je suis fier en effet d’avoir côtoyé un être tel que toi, d’être celui qui fut engendré par cette chair noble de paysan, puis par celle non moins distinguée de cheminot. C’est toi, l’homme des chemins de fer, n’ayant jamais traversé que trois départements dans toute une vie, qui me donnas le goût des voyages. Sur les réseaux ferrés de France en premier lieu, puis sur ceux plus vastes des lignes aériennes. Nos existences se sont bâties sur des contraires. L’alchimie mystérieuse qui me relie génétiquement à toi m’a offert, non moins étrangement, la passion des mots, celle pour la musique, alors que tu ne lisais pas et n’aimais que la valse musette. Je suis ton arborescence inattendue, ton fruit artiste, la trace que tu ne pouvais imaginer laisser, anéanti que tu étais par trop de lassitude, de ces contraintes qui engluent d’une gangue indélébile les êtres qui n’ont ni le désir ni la volonté de s’en déprendre. »  (Extrait)

 

La jeune femme qui m’a tapé sur l’épaule ce soir dans le RER, m’a sorti de ma torpeur. J’étais debout dans le wagon, pas de place assise. Elle m’a gentiment demandé vous voulez ma place ? Avec un merveilleux sourire qui m’aurait fait fondre, si je ne m’étais pas senti si vieux.

Mais finalement elle avait bien raison. J’étais vieux. Et d’ailleurs, je me suis souvenu que ce n’était pas la première fois que ça m’arrivait.

Mais aujourd’hui, ça n’avait pas plus d’importance que ça. Parce que je pensais à toi. D’ailleurs, depuis plusieurs jours, mes rêves m’entraînaient vers toi, dans une recherche désespérée de ton souvenir. La nuit dernière, dans une maison inconnue, j’ai retrouvé tes vêtements, tendus sur le dossier d’une chaise, une chemise blanche, un gilet tricoté rouge, que je savais mystérieusement être les tiens, du moins dans le rêve, mais toi mon père, tu n’étais nulle part, j’ai fondu en larmes.

Je ne remercierais jamais assez ces journées de grève de m’avoir offert des moments privilégiés. Cet après-midi encore, avant d’aller retrouver mon train, le temps d’une visite chez mon libraire préféré (Joseph Gibert boulevard Saint Michel), et comme à chaque fois, j’y effectue un parcours de reconnaissance de mes auteurs favoris, histoire de dénicher les livres qu’on ne trouvent plus ailleurs.

Il y a quelques jours, je lisais la bibliographie d’Yves Simon et j’étais étonné de n’avoir encore jamais lu un de ses essais « Un homme ordinaire » écrit en hommage à son père. Et pour cause, je n’avais jamais rencontré ce livre. Mais aujourd’hui… Il faut dire que depuis quelques années, le rayon Yves Simon est devenu inexistant dans les librairies. Habituellement, je jette tout de même un œil du côté de la lettre S sans me faire d’illusion. L’écrivain Claude Simon occupe la totalité de la place (grand bien lui fasse), mais cette fois sur l’étagère, j’aperçois un petit ouvrage caché entre deux Claude Simon, bingo.

Moi et mon homme ordinaire, sommes allés marcher dans les allées du Jardin du Luxembourg. Les mots d’Yves Simon, chuchotés à son père avaient un terrible écho en moi.

« L’âme des morts nous frôle à chaque instant.

Il y a plus de quarante ans que tu as disparu et pourtant je te parle comme si le fossé du passé n’existait pas. Douloureusement je retrouve ton chemin, celui qui mène, à travers les ronces et quelques aubépines, à l’homme qui accompagna une courte séquence de ma vie. Balade sentimentale, chanson filiale recomposée par la focale des souvenirs, je t’invente des traces que tu n’as pas laissées, sans doute parce que celles que tu as délivrées ne sont plus aujourd’hui entreposées que dans mon cœur. » (Extrait)

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(extraits de Un homme ordinaire de Yves Simon – collection les affranchis Éditions NIL)

Avec un dessin réalisé par des écoliers d’Aizu Wakamatsu (préfecture de Fukushima Japon).

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