JUS D’ORANGE DU MATIN

Un point positif, à être coincé au milieu de la masse dans ces wagons de RER bondés, prêts à exploser, la plupart des gens n’arrivent plus à dégainer leur smartphone pour surfer sur les sites marchands ou regarder des séries lobotomisantes, pas la place, on ne peut plus bouger l’index… Le convoi nous emmène en paquet. Un gros paquet à livrer dans Paris, nous sommes chargés de haine, de colère, de fatigue, et ça explose sans logique, à tous moments, pourquoi tu m’as poussé ? 

Par une fenêtre entrouverte, j’aperçois sur le quai, le bas d’une affiche publicitaire, profitez de chaque moment, joyeuses fêtes, t’inquiète on profite à fond du moment, je suis en équilibre sur une petite marche de l’escalier, derrière moi ils sont cent cinquante, suffocants, au milieu de la mêlée une petite voix demande, ouvrez la fenêtre, je me dis que cette grève a un bon côté, j’ai obtenu une révélation, je vous hais. 

Je vous hais tous. Sans la moindre exception. Je vous hais. Je n’aspire, et c’est bien d’oxygène dont il est ici question, je n’aspire qu’à un monde sans vous. Vous me pourrissez la vie, vous me pourrissez mes rêves, je vous hais tellement. Sur le quai à l’approche du train, le compte à rebours se lit sur les visages, les minutes de l’horloge électronique creusent des sillons sur les fronts et serrent les mâchoires. Lorsque les portes s’approchent, miraculeusement, ceux qui étaient derrière se retrouvent devant, ils avancent comme des béliers. 

Alors je me suis dit que si nous sommes ici, je veux dire dans cette vie, c’est pour nous haïr. Si ce n’est pas une révélation ça ! Enfin, plus exactement, est-ce que nous ne serions pas ici, parce que nous ne nous supportons pas ? Hmmmm. Une idée qui me vient en voyant la sueur perler sur le visage de mon voisin.  

L’image de la quiétude du zendo vient alors se glisser devant mes yeux. C’est à cette heure que débute le zazen de l’aube, mais aujourd’hui encore, je n’y suis pas. Et de fil en aiguille, les visages familiers des méditants, malicieusement, se superposent aux visages des pénitents. Alors j’imagine que nous sommes dans un temple roulant et cahotant qui nous emmène dans des tubes souterrains, vers les profondeurs du karma, pour un zazen d’équilibriste, à décourager tous les Bouddhas de la voie lactée.  

Enfin, une révélation n’arrivant jamais seule, il me vient cette curieuse idée que nous ne sommes peut-être rien d’autre que des gouttes de jus d’orange. Issues d’un gros jus d’orange. Et chaque goutte pense qu’elle a un goût unique. Et chaque goutte se croit sucrée. Et chaque goutte se croit acide. Mais toutes, proviennent du même jus d’orange. Gouttes éjectées d’une centrifugeuse qui nous débarque par ici, sans rien y comprendre. En plein dans les grèves des transports.

Affiches de la SEIBU line :  https://www.seiburailway.jp/fan/manner/

 

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