MAURA O HALLORAN / RAYMOND CARVER #2

 

22 février
 
Je ne suis pas née
Je ne mourrai pas
Car je ne suis
Rien
Mais s’il vous plaît
Ne me marchez pas
Sur l’orteil.

Si mu est l’esprit, la conscience, alors c’est le rien. Je change constamment – je ne suis pas une seule chose. Je ne suis pas la même qu’il y a dix ans, ou qu’il y a un instant, et pourtant je le suis. Alors où est le je ? Un poisson a la conscience d’un poisson. J’ai la conscience d’une femme du XXe siècle et personne avant moi n’a eu cette conscience. Où est la renaissance ? La conscience change. Si je renais sous la forme d’un poisson, je serai un poisson, pas Maura, mais un poisson. La conscience change. L’action et la réaction, comme un sceau empreint sur le sable. Rien n’est transféré, mais le processus continue. L’énergie ne peut être créée ni détruite, seulement transformée. Qu’est-ce qui est mort, qu’est-ce qui est vivant ? Roshi a dit les premières et les dernières pensées. Ça a un sens. Les plantes et les animaux pensent. Une pierre a-t-elle une conscience ? Est-elle conscience ? Si la conscience, c’est l’énergie, alors tout forme est conscience, et non pas a une conscience. Si nous sommes esprit, au lieu d’avoir de l’esprit… quoi ?  … hmmm. Les choses sont-elles mu et u (quelque chose)  à la fois ? Les vagues sur l’océan sont séparées, tout en étant dans l’eau. Quand la vague reflue, elle ne disparaît pas, elle cesse d’exister tout en étant. Ce n’est plus la vague mais l’océan, qu’elle était de tout façon. N’est-ce pas cela la mort ? Alors mu est u, et Joshu peut dire que le chien n’a pas la nature de Bouddha. 
Le dîner était presque un fiasco. Au dernier moment, Jiko-san a rajouté de la sauce et apaisé mes lamentations. 
L’apparition de la première pensée signifie-t-elle le commencement d’une nouvelle vie, puisque la pensée est séparation ? 
Roshi a demandé à Jiko de publier l’annonce (pour un nouveau cuisinier). Il change d’avis sans cesse. Il s’est excusé et nous a demandé de cuisiner pendant quelque temps, disant qu’il était bon d’avoir à la cuisine les mêmes personnes qui s’occupent du jardin, puis il a changé d’avis. Jiko et moi étions en train de manger la potée brune de riz collant que nous appelons « jikomochi » et que j’adore, et je lui disais justement que la seule chose que j’aimais plus que tenzo (cuisine ou cuisinier) c’était le jardin. Je ne me réjouissais nullement à l’idée d’épousseter pendant des heures des autels reluisants, nettoyés la veille. Puis Tessan-san m’annonce que mon nouveau travail sera le jardin ! Incroyable. J’exulte. 
La forme, c’est le vide. Elle n’est jamais la même, toujours changeante, donc elle n’existe pas, c’est mu ; mais badaboum dans le mur ! Eh, oui : la forme redevient forme. 
Ma force vitale prend toujours de nouvelles formes. Chaque cellule naissante de mon corps contient ma force vitale et chacune qui meurt est bien morte. est-ce si étrange que cela se passe dans un nouveau corps ? Pourtant il n’y a pas de « cela ». Rien n’est transféré. C’est pareil avec les cellules. J’ai beaucoup de peine avec cette histoire de mort-renaissance. C’est incroyable. Les cellules se divisent. Et chacune sait ce qu’elle doit faire. Toutes ces choses minuscules, un autre moi, et tout fonctionne ! C’est miraculeux. 
Ce à quoi je suis le plus attachée, à quoi je peux le moins renoncer, dont j’accepte le moins le caractère éphémère, c’est moi.

 

L’énergie

 

Hier soir chez ma fille, près de Blaine,
elle s’évertue à m’expliquer
ce qui n’a pas collé
entre sa mère et moi.
« L’énergie. Entre vous deux l’énergie ça collait
   pas du tout. »
Elle ressemble à sa mère
quand sa mère était jeune.
Elle rit comme elle.
Écarte la mèche de cheveux
de son front, comme sa mère.
Peut griller une cigarette
jusqu’au filtre en trois bouffées,
exactement comme sa mère. Je pensais
que la visite serait facile. Erreur.
Qu’est-ce que c’est dur. Ces années
qui se déversent dans mon sommeil quand j’essaie
de dormir. Que je me réveille pour découvrir
    mille
cigarettes dans le cendrier et toutes
les lumières de la maison allumées. Impossible de
faire semblant d’y comprendre quoi que ce soit :
aujourd’hui je serais transporté
à cinq mille bornes de là dans
les bras d’une autre femme qui m’aime, pas
sa mère. Non. Elle-même est prise
dans le tourbillon d’un nouvel amour.
J’éteins la dernière lumière
et je ferme la porte.
En route vers on ne sait quel antique machin
qui actionne les chaînes
et nous entraîne sans répit ni relâche.

 

 

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