MAURA O HALLORAN / RAYMOND CARVER #3

 

Dans la station de métro d’un quartier minable de Tokyo, je regardais les néons éteints, l’ambiance sordide qui durerait jusqu’au soir. C’est un monde attirant, terrien, brut, vivant, vrai et pourtant complètement faux, sans la moindre prétention de réalité. Des corps, une musique aux rythmes forts et vibrants. J’ai repensé à l’alternative qui s’offrait à moi dès mon arrivée au Japon en novembre dernier : le boulot habituel du professeur d’anglais ne me disait rien. J’étais attirée, soit par le renoncement monastique, soit par la vie des sens. Une âme qui cherche à se livrer ? C’est un hasard ou la providence que le choix monastique soit arrivé en premier. Chacun de ces deux chemins était un quête de libération – des inhibitions, des valeurs appartenant aux autres, de leur éthique puritaine suffocante née de l’illusion d’une promesse à venir. Ou alors la libération spirituelle, mais de quoi ? Cette voie-là était plus nébuleuse.  Ceux qui souffrent cherchent à se libérer de leur souffrance, mais je souffre rarement. Ma vie a été merveilleuse, une vie bénie. Qui m’aurait contrainte ? J’ai fait ce que j’ai voulu quand je l’ai voulu. Je suis reconnaissante d’avoir été prise par cette voie zen, car jamais je ne dirais que je l’ai choisie, moi, consciemment, poussée par la ferveur. Je sens maintenant qu’il n’y a plus de retour en arrière possible.

J’ai lu récemment un livre excellent qui fait la distinction entre le samadhi  (concentration intense obtenue sans effort) positif et le samadhi absolu. Beaucoup de choses s’éclaircissent. Je comprends le Go Roshi des dokusan et des sutras, ainsi que celui du chosan et de la vie quotidienne. Je comprends pourquoi soji est si important et, dans mon travail à la cuisine, je me suis glissée naturellement dans le samadhi positif.

Quelqu’un a dit que nous devons prendre soin des choses tout simplement parce qu’elles existent. Cette pensée m’a traversée alors que je balayais par terre. Dans le tas de poussières, il y avait seize grains de riz et deux petites choses à pattes qui n’avaient aucun besoin de mourir. Je ne me suis sentie ni bonne ni mauvaise.

Je regarde la montre. Il est 2 heures. Un long moment plus tard je la regarde à nouveau et il est seulement 2 heures. Il est toujours 2 heures. Je ressens une grande paix.

 

La voiture

 

La voiture au pare-brise étoilé.
La voiture qui avait cramé une soupape.
La voiture sans freins.
La voiture au cardan fusillé.
La voiture au radiateur percé.
La voiture pour laquelle j’avais fait la cueillette des pêches.
La voiture au bloc-moteur fissuré.
La voiture sans marche arrière.
La voiture que j’ai troquée contre un vélo.
La voiture qui avait des problèmes de direction.
La voiture dont l’alternateur déconnait.
La voiture sans banquette arrière.
La voiture dont la banquette avait été déchirée.
La voiture qui bouffait de l’huile.
La voiture aux durites cuites.
La voiture qui avait filé du restau sans payer.
La voiture aux pneus lisses.
La voiture qui n’avait ni chauffage ni dégivrage.
La voiture au train avant faussé.
La voiture dans laquelle l’enfant a vomi.
La voiture dans laquelle moi j’ai vomi.
La voiture à la pompe à eau nase.
La voiture dont la chaîne de distribution a cassé.
La voiture qui a grillé le joint de culasse.
La voiture que j’ai abandonnée au bord d’une route.
La voiture dans laquelle s’infiltrait de l’oxyde de carbone.
La voiture au carburateur poisseux.
La voiture qui a heurté un chien et ne s’est pas arrêtée.
La voiture au silencieux percé.
La voiture sans silencieux.
La voiture que ma fille a démolie.
La voiture au moteur refait deux fois.
La voiture aux câbles de batterie corrodés.
La voiture payée avec un chèque en bois.
Voiture de mes nuits sans sommeil.
La voiture avec son thermostat bloqué.
La voiture dont le moteur a pris feu.
La voiture sans phares.
La voiture à la courroie de ventilateur cassée.
La voiture aux essuie-glaces qui refusaient de se mettre en marche.
La voiture que j’ai donnée.
La voiture qui avait des problèmes de transmission.
La voiture dont je me suis lavé les mains.
La voiture que j’ai cognée à coups de marteau.
La voiture dont les échéances n’étaient jamais payées.
La voiture reprise par le vendeur.
La voiture dont la butée d’embrayage a lâché.
La voiture qui attend derrière les studios.
Voiture de mes rêves.
Ma voiture.

 

 

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