LE VIDE ET LE PLEIN #2 (NICOLAS BOUVIER)

Quand la terre du Japon me manque à nouveau. Je remets mon nez dans les pages écrites par Nicolas BOUVIER au Japon en 1965. Et tout de suite, j’entends cette mélodie qui ne se joue que là-bas. Je me lasse pas de faire découvrir ses notes de voyage, ses notes de frissons, ses notes d’exaspération. Et puis, comme il est enivrant de constater, à condition d’avoir déjà mis les pieds au Japon, que ses observations d’un Japon des années 60 conservent leur justesse anthropologique et leur finesse poétique aujourd’hui encore.

Il est temps de (re) découvrir Nicolas BOUVIER et ses carnets du Japon (1964-1970).

Beaucoup de ceux qui font ici profession de connaître et d’aimer le Japon le trouvent triste. Quant à moi, la gaieté est une hormone que je ne secrète pas souvent et qui d’ailleurs ne m’intéresse que médiocrement – ce qui m’intéresse, c’est le bonheur dans l’acceptation et dans l’orgueil. Je trouve le Japon beau et creux, comme certains instruments à percussion pleins de race qu’on voit dans les musées d’ethnographie. Mais moi je connais fort bien ce creux central autour duquel je tourne.

Le Japon est doux aussi : de l’abandon et une lassitude bruyante dans les loisirs, de grosses lanternes qui n’éclairent qu’elles-mêmes, et pas mal de brume et de fumée et de résignation – tant de choses en dérivent. J’aime les moments privilégiés, les petites faces camuses et rongées des bouddhas o-jizo plantés tout de guingois dans les cimetières, et à ma façon je suis doux aussi. Et me voilà par un cheminement très naturel du sort en train d’écrire sur le Japon.

Une vie ingrate et des moments privilégiés, voilà le rythme. 

(Extrait)

 

 

Matelas

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L’agrément qu’il y a à dormir sur le tatami, c’est d’avoir ainsi le dos collé au sol, de faire corps avec la terre et – quand le calme et le silence de la nuit le permettent – de sentir et de partager la vaste rotation dans laquelle elle vous entraîne. Les couvertures tirées jusqu’au menton, les mains à plat le long du corps on fend l’espace comme un boulet chauffé au rouge. On pense aux autres corps célestes, aux orbites qui s’infléchissent et qui divergent, aux attractions, aux répulsions, aux lentes figures qui se tracent à des vitesses inconcevables. Dans cette salle de bal obscure qu’est devenue la nuit, la natte, la maison, le quartier et les douze millions de dormeurs qui l’entourent pivotent avec un ensemble admirable pendant que je me pose la question de ma place à moi là-dedans, qui reste à débattre. Le sommeil vient avant la réponse.

« Mais pourquoi diable écrire cela dans un livre de voyage ? Pourquoi voyagerait-on si ce n’est pour être amené à précisément ce genre de question-là ? »

(Extrait)

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Carte postale

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« Et le Japon ?

-À la fin ça devenait agréable.

-Pourquoi donc êtes-vous rentrés alors ?

-Pour faire l’amour, cher monsieur. Cela n’allait plus : en plein hiver, je voyais des grappes de muscat danser dans le ciel, je mettais le verbe avant le sujet, et parfois même, deux cravates l’une sur l’autre. Il fallait bien faire quelque chose.

-J’ai cependant entendu dire qu’au Japon les occasions ne manquaient pas.

-Effectivement, c’est un pays sur lequel on entend dire beaucoup de choses. Et puis je vous répondrai comme l’ami Chamfort : Est-ce ma faute à la fin si j’aime mieux les femmes que j’aime que celles que je n’aime pas ? »

(Extrait)

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« Les petites faces camuses et rongées des Bouddhas o-jizo plantés tout de guingois… » J’aurais adoré écrire une petite phrase comme celle-là ! Une de ces phrases qui vous ensoleille une journée quand on la découvre dans un texte. Et puis quand j’y pense, c’est un peu cela le voyage, au détour de la journée on tombe sur le détail qui nous attendait au tournant mais que nous n’attendions pas, alors on peut toujours dégainer son smartphone pour essayer de capturer l’oiseau, mais quand on revoit l’image quelques années après, il n’y a plus rien du détail qui nous avait transpercé l’âme. Par contre, quelques mots gribouillés dans un calepin tout racorni, nous ramènent plus sûrement que vingt millions de pixels, à la béatitude de l’instant précieux. Dans les livres de Nicolas BOUVIER, il y a des trésors à chaque page, de ces petits moments de conscience, j’ai même envie d’écrire d’hyper-conscience, pendant lesquels on se sent bichonné par l’existence.

 

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