RUE DES ÉCOLES

Rue des écoles, Le Sorbon, est ouvert. Quelques tables en terrasse et deux rangs à l’intérieur du café. Les acheteurs des librairies du coin s’y retrouvent en attendant l’heure de l’ouverture des cavernes aux trésors. Certains portent des masques, d’autres pas. Comme moi. De l’autre côté de la rue, l’affiche du cinéma Le Champo, Le mystère Von Bulow de Barbet Schroeder. Nuages et soleil. Je monte, je valide. Le 63 passe devant mon nez. Comme j’aime la vie de ce quartier. Une femme sur ma gauche lit un texte que j’imagine être un travail d’étudiant. Un peu plus loin, des gens s’alignent devant les portes de Joseph Gibert. Pour être les premiers. Il y a comme tous les jours les acheteurs professionnels qui ont leurs listes de commandes dans la poche et qui vont se jeter dans les rayons, sur les bonnes affaires. Pour les revendre aussitôt sur le web. Ici je me sens en province, comme dans une ville où les rues descendent vers la mer. Je n’ai pas pris mon carnet pour écrire alors j’utilise le relevé d’identité bancaire que je conserve toujours soigneusement plié dans mon portefeuille. J’écris très serré. C’est exaltant de penser que de toute façon, on n’aura pas assez de place, que la limite du bout du papier se rapproche. Cela force à choisir. Ne rien écrire si les mots ne sont pas extraordinaires, ou bien au contraire, libérer la main qui fera ce qu’elle veut sur la feuille. Et puis regarder ensuite. Je n’ai pas mon carnet mais j’ai mon appareil photo ce matin. Pourtant. Depuis bien longtemps je ne ressens plus d’inspiration pour les photos de Paris, de même à Tokyo, la frénésie du cadrage m’a abandonné. Je crois que je ne sais plus quel est mon sujet.

Bon, j’ai rempli mon RIB, il me faut trouver un autre bout de papier. J’ai encore un  chèque qui pourrait faire l’affaire. J’écris au dos du chèque.

Ma fille. Ça fait un petit moment que je ne t’ai pas écrit à travers ce blog. En fait, je t’écris à toi, ma fille d’aujourd’hui et aussi à toi, ma fille du futur. Dans ce quartier  Saint Michel, depuis quarante ans je cherche les livres, mais avant tout je cherche à entendre le battement de cœur du Monde. J’ai compris cela. Pas grand chose de plus. La culture te donnera l’envie du Monde. La culture te rendra le Monde plus digeste. La culture c’est le bouillonnement des idées, pas seulement les livres. D’abord les gens, ensuite les livres. Tu les écouteras, tu les entendras. Tu t’en goinfreras.




Je remonte sur Belleville pour y déjeuner d’un Bobun avec un ami. Ce vieux Belleville que je ferais bien de ne pas négliger autant. Ces dernières années je n’y suis plus. Notre promenade digestive nous conduit vers une impasse qui déborde de feuillages. Ici et là des îlots de campagne, d’autant plus luxuriants que le confinement a cloîtré les jardiniers officiels pendant deux mois. Paris est un peu plus vert. Les fleurs poussent sur les murs, les herbes se bousculent pour s’évader des squares, et dans cette délicieuse librairie Le genre urbain de la rue de Belleville, m’attend le livre que j’espérais y trouver : Vito utopique. Un joli travail d’illustrateur en auto édition, pour quelques propositions utopiques du monde de demain et quelques réflexions cinglantes de celui d’aujourd’hui. Pour moi c’est une découverte que je dois à Facebook, comme quoi …

Sur mon chemin également aujourd’hui, ce livre de J.M.G Le Clezio, L’extase matérielle. Avec ce livre que je ne connais pas encore, je retrouve la respiration longue et tranquille des phrases de Le Clézio. Je suis admiratif parce que je ne suis pas capable d’écrire sur de telles distances, sans finir en apnée. Pas capable non plus de poursuivre le fil de ma pensée de par l’écriture et de ne rien lâcher comme il sait le faire, c’est mystérieux une écriture, un souffle passe, je pense même qu’il existe un lien entre notre respiration pulmonaire et notre inclinaison à lire ou bien à écrire des phrases qui n’en finissent pas.   

Le livre commence ainsi  ….

« Quand je n’étais pas né, quand je n’avais pas encore refermé ma vie en boucle et que ce qui allait être ineffaçable n’avait pas encore commencé d’être inscrit ; quand je n’appartenais à rien de ce qui existe, que je n’étais pas même conçu, ni concevable, que ce hasard fait de précisions infiniment minuscules n’avait pas même entamé son action ; quand je n’étais ni du passé, ni du présent, ni surtout du futur ; quand je n’étais pas ; quand je ne pouvais pas être ; détail qu’on ne pouvait pas apercevoir, graine confondue dans la graine, simple possibilité qu’un rien suffisait à faire dévier de sa route. Moi, où les autres. Homme, femme, ou cheval, ou sapin, ou staphylocoque doré. Quand je n’étais pas même rien, puisque je n’étais pas la négation de quelque chose, ni même une absence, ni même une imagination. Quand ma semence errait sans forme et sans avenir, pareille dans l’immense nuit aux autres semences qui n’ont pas abouti. Quand j’étais celui dont on se nourrit, et non pas celui qui se nourrit, celui qui compose, et non pas celui qui est composé. Je n’étais pas mort. Je n’étais pas vivant. Je n’existais que dans le corps des autres, et je ne pouvais que par la puissance des autres. Le destin n’était pas mon destin. Par secousses microscopiques, le long du temps, ce qui était substance oscillait en empruntant les voies diverses. À quel moment le drame s’est-il engagé pour moi ? Dans quel corps d’homme ou de femme, dans quelle plante, dans quel morceau de roche ai-je commencé ma course vers mon visage ?

J’étais caché. Les autres formes et les autres vies me recouvraient complètement, et je n’avais pas besoin d’être. Dans cet espace si plein, si tendu, il n’y avait pas de place pour moi. Tout était bondé. On n’aurait rien pu ajouter. Et dans l’enchevêtrement extraordinairement précis, dans toute l’harmonie générale, dans toute cette matière qui était là alors que je n’y étais pas, tout était suffisant. Ce qui était, l’était durement, tangiblement ; il n’y avait rien d’autre que cela : ces formes où je n’étais pas, cette vie que je ne vivais pas, ces rythmes que je n’entendais pas, ces lois auxquelles je n’étais pas soumis. Dans ce monde complet, si présent qu’il pouvait être éternel, il n’y avait pas la part de mon néant. Rien de moi n’avait apparu. Et rien de moi n’avait besoin d’apparaître. Ce qui se produisait, se produisait, ainsi, surgissant au fur et à mesure selon un plan qui n’était pas discernable.

Lentement, longuement, puissamment, la vie étrangère gonflait son excroissance et emplissait l’espace. Comme une flamme qui brûle au sommet du brasier, mais ce n’est jamais la même flamme, ce qui devait être l’était immédiatement et parfaitement. Les êtres naissaient, puis disparaissaient ; se divisaient sans cesse, comblaient le vide, comblaient le temps, goûtaient, et étaient goûtés. Les millions d’yeux, les millions de bouches, les millions de nerfs, d’antennes, de mandibules, de tentacules, de pseudopodes, de cils, de suçoirs, d’orifices tactiles étaient ouverts dans le monde entier et laissaient entrer les doux effluves de la matière. Partout ce n’étaient que lumières, cris, parfums, froid et chaleur, duretés, nourritures. Partout ce n’étaient que frémissements, ondes et vibrations. Et pourtant, pour moi, c’était le silence, l’immobilité et la nuit. C’était l’anesthésie. Car ce n’était pas dans ces communications éphémères que résidait ma vérité. Ce n’était pas dans cette lumière, dans cette nuit, ni dans rien de ce qui était manifesté pour la vie. Les vies des autres, comme ma vie, n’étaient que des instants, de fugitifs instants incapables de rendre le monde à lui-même. Le monde était en deçà, enveloppant, réel, solidité fuyante qui se résout sur rien, matière impossible à sentir, impossible à aimer ou comprendre, matière pleine et longue dont la justification n’était pas extérieure, ni intérieure, mais elle-même. » (Extrait)

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Extrait de « L’extase matérielle » de J.M.G Le Clézio – Folio essais Gallimard

Extraits de « Vito Utopique » de Vito. Sur Facebook : https://www.facebook.com/VITO.Illustration/

 

2 réflexions sur “RUE DES ÉCOLES

  1. Salut Daniel, c’était une bonne idée d’emmener l’appareil photo, j’aime beaucoup cette série verte, notamment la première avec ces écritures cachées dans une forêt. Content de te lire aussi, ça faisait quelque temps que tu n’avais pas publié de nouveaux billets il me semble.

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    • Merci Frédéric, la première photo est prise dans la rue de Belleville, un jardin partagé où est aménagée une terrasse de café (le café Culture).Maintenant Paris regorge de ces petits endroits où les citoyens se réapproprient une petite partie de l’espace public pour y faire naître des rencontres, des échanges.

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