L’EXTASE MATÉRIELLE (J.M.G LE CLÉZIO)

Puisque les journées se font plus courtes, que l’été nous abandonne encore une fois et que ce blog n’est pas particulièrement dédié aux blagues Carambar comme vous l’aurez remarqué si vous avez vos habitudes à cette adresse et pour saluer l’arrivée imminente de l’automne, j’ai envie de vous parler de la mort. On n’en aura jamais fait le tour, on ne pourra jamais s’en lasser. Et aussi parce que je veux croire que si on s’y mettait tous ensemble, nous pourrions enfin trouver une réponse à cette question qui nous gâche l’existence. J’ai toujours eu ce sentiment que chacun d’entre nous possède un fragment de réponse. Mais comment faire ? Réunir, encore et encore. Il faudra que je dise à ma fille qu’à chaque nouvelle rencontre qu’elle fera, quand la confiance s’installera et que les paroles seront vraies, elle aura cette chance inouïe d’obtenir un autre fragment de la réponse. Et que c’est pour cette simple raison qu’il nous faut, le temps si court de notre présence au monde, provoquer des rencontres. Pour nous donner à nous-mêmes une chance de compléter notre puzzle et pour offrir aux autres, notre petite pièce qui manque à leur puzzle.

Aujourd’hui encore, je reprends ce merveilleux livre de J.M.G Le Clézio que l’on devrait mettre au programme des écoles « L’extase matérielle ».

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« Quand je serai mort, ces objets qui m’ont connu cesseront de me haïr. Quand ma vie en moi sera éteinte, quand j’éparpillerai enfin cette unité qui m’avait été donnée, alors le tourbillon changera de centre, et le monde retournera à son existence. Les affrontements du oui et du non, les tumultes, les rapides mouvements, les oppressions n’auront plus cours. Quand s’arrêtera le courant glacé et brûlant du regard, quand cessera de parler cette voix cachée qui simultanément affirmait et niait, quand tout ce vacarme hideux et douloureux se sera tu, le monde refermera simplement cette blessure, et étendra sa couche de nouvelle peau douce et calme. Il ne restera plus rien, pas une cicatrice, pas un souvenir pour me porter au-delà de ce que j’aurai été. Je ne voyagerai pas. Je ne continuerai pas à lacérer le tissu du réel, et l’impulsion de ma conscience sera oubliée d’un seul coup, comme si elle n’avait été qu’un couinement ridicule. La nappe dense et noire retombera d’un seul coup, et je ne le saurai même pas. Je ne suis pas fait pour vaincre. Je ne suis que le fil mince qui s’embrase sous le courant trop fort pour lui et qui se brûle en voulant éclairer les arêtes des choses. Et quand ce fil sera rompu, et que l’aveugle reprendra le monde, chaque objet continuera d’être ce qu’il avait été, sans que rien de mon regard ait pu le créer. Au-delà des années et des siècles, au-delà des distances réelles, au-delà de moi, ni avant, ni après, ni cause ni effet, mais jamais plus cet homme. J’ai déjà disparu dans mon impuissance. J’ai déjà renoncé dans mon inimaginable. Je suis déjà soustrait, arraché, promis au vide. Je suis déjà mort, oui, mort des millions de fois à chaque geste que je faisais pour être vivant. » (Extrait)

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« Quand mon cœur aura cessé de sursauter, ma gorge de se contracter, mes poumons de s’emplir d’air, quand mon sang arrêtera son va-et-vient le long de mon corps et commencera à s’épaissir, à sécher contre les parois des artères et des veines, quand ma peau ne sentira plus le dur, ni le doux, ni le froid, ni le chaud, mais se fera fine et craquante et crèvera comme le papier d’une cigarette pour laisser glisser les entrailles mortes ; quand mes ongles tomberont, et quand la terre entrera dans mes orbites et emplira mon crâne ; quand mes os se détacheront les uns des autres et s’écraseront en poudre comme la pierre ; quand l’eau, le feu, les grains de sable, les oxydes, les racines des arbustes et les vers et les larves auront tout épuisé, tout rongé, tout écrasé sous leur poids ; quand les générations des autres hommes, les guerres, les civilisations auront ainsi passé à la surface, respirant le même air que moi, buvant la même eau, et nourries des parcelles de mon corps, est-ce qu’il y aura encore quelque chose de ténu, de palpitant, d’infime, même plus une douleur ni une joie, mais un fantôme, un souvenir confus et lointain qui me donnera une âme ?  » (Extrait)

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« J’ai vu le monde gigantesque de ce point de la terre. de mon balcon, j’ai regardé ce qui m’encerclait, comme si j’en avais été le centre et la signification. Puis, comme cela paraissait infini, j’ai cru que l’on pouvait donner une idée de ces choses, une idée dégagée de la matière et qui ne soit pas uniquement humaine . Mais c’était faux : maintenant je sais que je n’ai jamais quitté mon corps et mon âme d’homme. Pire, je sais que je n’ai jamais quitté ce siècle, ni ce pays. Plus je voulais sortir de moi et me répandre dans le monde, plus je m’enfermais dans la double prison de mon individu et de mes habitudes. Quand je voulais voir avec les yeux des crabes, c’était avec mes yeux. Quand je voulais sentir avec les fibres du chêne, ou avec les feuilles de l’eucalyptus, c’était encore avec mes nerfs et avec mes cellules. Quand je me croyais le plus loin dans l’espace fou, j’étais ici, seul, enchaîné par ma raison, et dépourvu de fiction. En voyageant, je restais sur place, et en imaginant, je ne faisais que me créer sans cesse. En parlant d’autres langages, en écrivant d’autres signes, c’étaient mes mots, mes mots, toujours mes mots que j’énumérais.
Et je ne pouvais pas ne pas me tromper. Car restant dans mon esprit, jugeant avec mon esprit, distrait par mon esprit, je ne pouvais pas arriver ailleurs que dans mon esprit. En voulant lutter contre le temps, contre l’espace, contre la matière, c’était contre moi que je luttais, et c’était par moi-même que j’étais vaincu. En opposant comme je le faisais ma mort à ma vie, j’augmentais la séparation et le mal. je m’éloignais de la seule paix, de la seule vérité, qui n’était pas dans le drame mais dans l’union. » (Extrait)

 

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