LA BRÈCHE (VLADIMIR MAKANINE)

Le chat hésite sur le seuil. Juste devant. Va-t-il entrer ou sortir ? Pas moyen de fermer. « Eh bien ? … Tu te décides ? » klioutcharev le presse par l’intonation de la voix, puis il claque la porte de l’appartement et descend rapidement, dépassant le chat qui bondit souplement de marche en marche. Il sort dans la rue.

La fin de son ami Pavlov lui revient à l’esprit. comment est-il mort ? Pour quelle raison ? … Il n’en sait rien. Deux cents personnes ont péri dans la foule, rien que sur le boulevard. La foule ne compte pas ses morts. (Mais Pavlov n’y était pas.)

Klioutcharev évite de penser au vide ambiant et aux habitants qui se terrent dans leurs appartements aux stores soigneusement baissés. Bien sûr, c’est un peu étrange de ne voir personne. Mais qui dit absence de gens dit absence de danger. L’air est tiède. Le soir tombe. Mais il ne fait pas encore nuit. La douceur du soi est chargée de menaces, comme si des coups de sifflets étaient sur le point de retentir, comme si la foule, où règne la loi du plus fort, allait soudain déferler avec son cortège de meurtres et de pillages. Cette sensation pénible est presque insurmontable. Cependant, la rue est déserte. Aucun bruit. Telle est la vie, dorénavant … Ces pensées craintives, ces subtiles pensées d’intellectuel défilent dans son esprit pendant qu’il marche.

En regardant la ville d’en haut à cette heure, on pourrait constater qu’elle est vide, pas une âme, pas une voiture ne circule (les véhicules garés au bord des trottoirs ne font que souligner l’immobilité générale). Les trottoirs sont dépeuplés. Quelqu’un, seul, marche au milieu d’une rue ; il porte un pull et un bonnet dont le pompon oscille à chaque pas. C’est notre ami Klioutcharev (légèrement vieilli ; ses tempes grisonnent déjà fortement. Mais il se défend encore. Un homme dans la force de l’âge).

Il esquisse parfois des mouvements étranges ; on dirait qu’une plaie au côté le gêne (c’est le cas. Il en a même plusieurs).  Son bonnet (sans doute un bonnet de ski) est enfoncé sur son crâne ; joint à la banalité du pull et du pantalon, il lui donne un air un peu bizarre. Mais Klioutcharev ne serait pas d’accord avec cette appréciation. Selon lui, ce couvre-chef est parfaitement dans la logique de son intellectualité qui a subi une longue évolution avant d’adopter cet emblème à la fois protecteur et discrètement insolent. Klioutcharev évite le mimétisme.

En réponse à ses pressentiments, un sifflement retentit au moment où il arrive à la hauteur du troisième immeuble. Klioutcharev s’arrête, regarde autour de lui. Non. Personne. (Bah, quelqu’un a pu siffler sans raison.)

Longeant les bâtiments de quatre étages plantés en rang d’oignons, il suit le chemin goudronné qu’il connaît bien jusqu’au terrain vague qui débouche sur une étendue d’herbes folles. Le chemin se prolonge par un étroit sentier de terre battue qui serpente. Encore bien visible. Deux grands buissons d’oseille servent de repère. Klioutcharev s’approche d’une ouverture assez étroite : c’est la brèche, ou le trou, comme il l’appelle ; il frappe des pieds pour éviter d’introduire de la saleté à l’intérieur (lorsqu’il pleut, il nettoie ses chaussures avec de l’herbe. Mais cette fois, heureusement, le temps est sec).

Klioutcharev laisse pendre ses jambes dans l’orifice et demeure assis un moment avant de se décider. Puis il entame la descente, ou plus exactement il commence à s’insérer dans la crevasse. Son corps frotte les parois, s’accroche aux aspérités, mais sans s’écorcher (parfois, la descente est relativement facile). Or, à peine cette pensée lui a-t-elle traversé l’esprit que Klioutcharev, oubliant de rester prudent, se déchire le flanc contre un silex, juste à l’emplacement d’une vieille blessure presque cicatrisée. Saloperie ! Sa chemise devient tout de suite humide. C’est du sang, évidemment. En plus, il a perdu plusieurs boutons. Klioutcharev vient seulement d’arriver au goulet (juste à mi-chemin) ; ses boutons le précèdent, il les entend tinter en tombant. C’est la partie la plus étroite. Son corps effectue un adroit mouvement de rotation, il pénètre le goulet comme une vis ; un instant, la pression des parois lui coupe le souffle, mais cela ne dure pas. Il est déjà passé. Il se retrouve suspendu au-dessus d’un espace souterrain assez vaste qui n’est pas sombre, mais éclairé ; des tables y sont disposées, autour desquelles des gens discutent en buvant du vin.

Klioutcharev descend par la passerelle (une sorte de grande échelle double) dans cette salle joliment décorée au sol en damier où de larges carrés blancs alternent avec d’autres, de couleur sombre. Il pose les pieds sur une case et ramasse les deux boutons qu’il avait perdus. (Extrait)

Dans le silence absolu, quelque part au loin devant eux, un son rêche naît et plane dans l’air. Il ne ressemble à rien ( bien qu’on ait l’habitude de le comparer au rugissement des vagues, mais l’image est nettement forcée). Un bruit très particulier ; des chocs et des chuintements se fondent en un tout parfaitement identifiable à distance  par une oreille humaine : le bruit de la foule.

Le fracas de milliers de pas s’enfle de minute en minute, mais paraît encore éloigné, comme s’il ne devait pas passer par là, et sa soudaine matérialisation est d’autant plus inattendue.

– Mon Dieu ! s’exclame Olia.

La marée humaine a surgi brusquement. Les gens avancent, ils se hâtent ; malgré la vitesse de leur progression, ils marchent en rangs serrés, épaule contre épaule. Pour le moment, leur nombre est encore limité, mais combien sont-ils à suivre derrière ?

Klioutcharev, Tchoursine et Olia s’arrêtent, regardent la multitude surgir de derrière un immeuble et le contourner en le serrant de si près que ces milliers d’épaules doivent racler les murs jusqu’à dénuder les briques. Pourquoi, au nom de quelle loi, la foule a-t-elle décidé de tourner là et non pas ailleurs ?  Comment savoir ? Certains se détachent de la masse principale et – avec une liberté relative – se ruent presque en avant (ils crient ! leurs pieds martèlent l’asphalte !). Par-dessus les têtes de ceux qui courent on aperçoit une autre vague humaine, puis une troisième. (Extrait)

Cent-dix pages, un livre maigre, comme je les affectionne. C’est difficile de ne pas se rater en cent-dix pages. Pour installer l’histoire, c’est court. Pour faire comprendre la complexité de la pensée d’un personnage.  Pour habiter des lieux qu’un autre a imaginé pour nous. Pour pressentir qu’il y a eu avant tout cela un passé. Et puis quelle idée ! La Brèche, on ne sait pas vraiment comment tout a commencé, un crash de la société, cette anfractuosité dans le sol, à laquelle il revient sans cesse, pour aspirer la vie d’en bas, mais qui sont ces gens qui vivent une autre vie dans les entrailles de la terre ? Et puis surtout, pourquoi ce Klioutcharev continu-t-il à vivre en surface, dans ce chaos qui nous fait frémir ? Cent-dix pages qu’on se refuse à lire trop vite, mot à mot. Je me suis demandé si comme lui je n’aurais pas la même impossibilité à choisir ma place. Il y a aussi cette liberté d’écriture qui en fait un roman rare, inclassable dans les rayons de la science fiction, malgré la thématique, car la science fiction se croit toujours obligée de justifier, de fabriquer une logique, plus ou moins acceptable, sinon on n’y croit pas. Vladimir MAKANINE ne s’encombre pas à nous rendre son histoire crédible. C’est ce qui m’a le plus touché. En plein cœur.

La brèche de Vladimir Makanine aux Editions Gallimard (collection L’imaginaire Gallimard) Traduite du russe par Christine Zeytounian-Beloüs.

Quatrième de couverture : « La nuit n’en finit pas de tomber sur Moscou. La ville, que désertent peu à peu ses habitants, est encore hantée par des foules sporadiques et inquiétantes. Plus rien ne fonctionne : téléphoner, prendre l’autobus, se procurer des produits de premières nécessité relèvent de l’exploit. Les intellectuels, eux, vivent dans un monde souterrain auquel on accède par un boyau très étroit débouchant directement dans un restaurant. Attablés là, ils échangent de brillantes et profondes pensées. Mais l’oxygène y est rare et l’éclairage artificiel blesse les yeux. Klioutcharev, l’un des rares intellectuels demeurés à la surface, subsiste tant bien que mal avec sa femme et son fils, arriéré mental, grâce à des descentes régulières dans ce monde souterrain. Mais la brèche, inexorablement, se rétrécit …

Parabole sur l’impasse de la société soviétique, la brèche a également une résonnance plus universelle. Le héros de Makanine, rampant comme un ver dans son étroit tunnel et retrouvant en lui une sorte d’animalité archaïque, n’est pas sans évoquer Kafka. C’est aussi l’image de l’homme aujourd’hui, en suspens entre divers périls, et cheminant, douloureusement, vers quelque improbable renaissance. »

 

 

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