ÉLOGE DE L’INSÉCURITÉ (ALAN W. WATTS)

Il doit être évident, dès le départ, qu’il y a une contradiction à vouloir se trouver en parfaite sécurité dans un univers dont la vraie nature est le caractère passager des choses et la fluidité. Mais la contradiction est un peu plus profonde que le simple conflit entre le désir de sécurité et le fait du changement. Si je veux être en sécurité, c’est-à-dire protégé du flux de la vie, je veux être séparé de la vie. Néanmoins, c’est ce véritable sentiment de séparation qui m’empêche de me sentir en sécurité. Être en sécurité signifie isoler et fortifier le « je », mais c’est justement la sensation d’être un « je » isolé qui me fait me sentir seul et m’effraye. En d’autres termes, plus je serai en sécurité, plus j’en aurai besoin. (Extrait)

Je sors du café tabac avec mon gobelet fumant dans la main. À côté de moi la file des clients qui attendent patiemment pour entrer à leur tour. La plupart viennent pour les cigarettes. Il fait froid ce matin. Pourtant le ciel si bleu promet le soleil et sur le parking autour de moi les capots des voitures commencent à dégeler. Impossible de s’attarder au comptoir il faut prendre son gobelet de café, verser le sucre, gagner un peu de temps en le touillant dans un sens puis en le touillant dans l’autre sens, en profiter pour jeter un œil sur l’écran géant qui continu à débiter ses images pour personne. Le comptoir du matin me manque, pourtant ça ne m’empêche pas d’aller me geler devant les portes du café avec les fumeurs et les causeurs, ceux qui viennent pour le contact humain avant de devenir fou. Bientôt le passeport miraculeux nous libérera de nos peurs. Je me demande si on pourra acheter des faux passeports ? Dans les bureaux de tabac ce serait bien non ? 

Je me demande aussi comment j’aurais réagi si ma mère était toujours de ce monde. Me serais-je précipiter sur un vaccin de peur de la contaminer ? C’est une vraie question. Une  question vraie. Elle s’en serait moquer j’en suis certain. Je dois tenir ça d’elle. Moi aussi je m’en moque. Sans heurt. Mon père ? Encore une vraie question. Je ne sais pas. 

L’éloge de l’insécurité donc. Au début comme beaucoup je pensais que nos vies étaient arrêtées, mises entre parenthèses. Mais pas du tout. Nos vies ont rarement été aussi aventureuses. Nous n’avons jamais été aussi vivants. C’est la bonne nouvelle !

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Faire face à l’insécurité n’est pas encore la comprendre. Pour la comprendre, vous ne devez pas lui faire face mais être elle. C’est comme l’histoire persane du sage qui arriva à la porte des Cieux et frappa. De l’intérieur, la voix de Dieu demanda : « Qui est là ? » Et le sage répondit : « C’est moi. » La voix lui dit : « Dans cette maison, il n’y a pas de place pour vous et moi. » Alors le sage s’en alla et passa maintes années en profonde méditation, à peser cette réponse. Lorsqu’il revint pour la deuxième fois, la voix posa la même question et de nouveau le sage répondit : « C’est moi. » La porte demeura fermée. Après quelques années, il revint pour la troisième fois et, alors qu’il frappait, la voix demanda une fois de plus : « Qui est là ? » Et le sage cria : « C’est Toi-même ! » La porte s’ouvrit.

Comprendre qu’il n’y a pas de sécurité est bien davantage que d’accepter la théorie selon laquelle toute chose change, davantage même que d’observer le caractère transitoire de l’existence. La notion de sécurité est fondée sur le sentiment qu’il y a quelque chose qui survit à travers toutes les époques et les changements de la vie. Nous luttons pour nous assurer de la permanence, la continuité et la sûreté de ce noyau persistant, de ce centre et de cette âme de notre être que nous appelons « je ». C’est pour cela que nous pensons être homme réel – le penseur de nos pensées, l’antenne de nos sensations, le connaisseur de notre connaissance. En fait, nous ne comprenons pas qu’aucune sécurité n’est possible si nous ne réalisons pas que ce « je » n’existe pas. (Extrait)

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Le désir humain tend à être insatiable. Nous somme si soucieux du plaisir que nous ne pouvons jamais en obtenir assez. Nous stimulons nos organes sensoriels jusqu’à ce qu’ils deviennent insensibles, aussi doivent-ils recevoir des stimulations sans cesse plus fortes pour que le plaisir continue. Pour se défendre, le corps tombe malade sous l’effort, mais le cerveau veut continuer et continuer. Le cerveau est à la poursuite du bonheur, et parce qu’il s’intéresse beaucoup plus à l’avenir qu’au présent, il conçoit le bonheur sous la forme d’un avenir de plaisirs indéfiniment prolongé. Néanmoins, le cerveau sait aussi qu’il n’a pas devant lui un avenir indéfiniment prolongé, aussi pour être heureux doit-il essayer de concentrer tous les plaisir du Paradis et de l’éternité en l’espace de quelques années.

Voilà pourquoi la civilisation moderne constitue, à presque tous égards, un cercle vicieux. Elle est insatiablement affamée, parce que son mode de vie la condamne à une frustration perpétuelle. Comme nous l’avons vu, la racine de cette frustration est que nous vivons pour l’avenir alors que l’avenir est une abstraction, une déduction rationnelle de l’expérience qui n’existe que pour le cerveau. La « conscience primaire », l’entendement fondamental qui connaît la réalité plutôt que les idées sur la réalité, ne connaît pas l’avenir. Elle vit complètement dans le présent et ne perçoit rien de plus que ce qui est à cet instant. (Extrait)

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Ainsi l’économie « intelligente » conçue pour produire ce bonheur est un fantastique cercle vicieux, qui doit soit fabriquer sans cesse plus de plaisirs, soit s’effondrer – en provoquant une stimulation constante des oreilles, des yeux et des terminaisons nerveuses par d’incessants fleuves de bruit et de distractions visuelles presque impossibles à éviter. Le parfait « sujet » pour cette économie est la personne qui agace continuellement ses oreilles avec la radio, de préférence en utilisant une variété portable qui peut l’accompagner à toute heure et en tout lieu. Ses yeux zigzaguent sans repos de l’écran de télévision aux journaux et aux magazines, qui le maintiennent sans relâche dans une guerre d’orgasme grâce aux apparitions taquines d’automobiles rutilantes, de corps féminins lustrés et autres supports voluptueux, entremêlés de restaurateurs de sensibilité – traitements de choc – tels que des exécutions de criminels « d’intérêts général », des corps mutilés, des avions écrasés, des combats primés et des immeubles en flammes. Les écrits ou  discours qui accompagnent tout cela sont pareillement fabriqués pour asticoter sans satisfaire, pour remplacer toute satisfaction partielle par un nouveau désir.

Car ce flot de stimulations est destiné à engendrer des appétits toujours plus insatiables, toujours plus forts et plus rapides, des appétits qui nous poussent à accomplir des travaux sans aucun intérêt en dehors de l’argent qu’ils procurent – afin d’acheter davantage de radios prodigues, d’automobiles encore plus rutilantes, de magazines encore plus vernis et de meilleures émissions de télévision, tout ce qui conspire d’une façon ou d’une autre à nous persuader que le bonheur serait juste au coin de la rue si nous en achetions davantage. (Extrait)

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L’homme doit découvrir que tout ce qu’il voit dans la nature – le monde pâteux et étranger des profondeurs de l’océan, les étendues de glace, les reptiles des marais, les araignées et scorpions, les déserts des planètes sans vie – a son pendant à l’intérieur de lui-même. Il n’est donc pas réunifié avec lui-même avant d’avoir admis que cette « face cachée » de la nature et les sentiments d’horreur qu’elle lui inspire sont aussi « je ».

Car toutes les qualités que nous admirons ou qui nous répugnent dans le monde autour de nous sont des reflets de l’intérieur – quoique d’un intérieur qui soit aussi un au-delà, inconscient, immense, inconnu. Les sentiments que le monde rampant du nid de guêpes et de la fosse au serpent nous inspirent se rapportent à des aspects cachés de nos propres corps et cerveaux, des aspects cachés de toutes leurs potentialités de cheminements et frissons méconnus, de vilaines maladies et de douleurs inimaginables. (Extrait)

 

Eloge de l’insécurité de ALAN W. WATTS Traduit de l’anglais (États-Unis)  par Benjamin Guérif et publié aux Éditions Payot (Petite Biblio Payot Spiritualités). Livre remarquable  de 167 pages qui nous rafraîchissent le cerveau, écrit en 1951 ! 

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