L’EXTASE MATÉRIELLE #2 (J.M.G. LE CLÉZIO)

Conscience

L’action la plus terrible de l’esprit est peut-être cette fermeture : lorsque, abandonnant toute visée précise, le regard intérieur est tout entier tendu dans cet exploit unique, qui est d’être conscient de sa conscience. S’il est un acte parfait, stérilement et douloureusement parfait, c’est bien celui-là. L’esprit n’est plus qu’esprit, volonté forcenée d’être ce qu’il est ; tout ce qui flotte, tout ce qui est contingent, tout ce qui est richesse, parce qu’échange, parce que spectacle, parce que spectacle où on ne voit pas tout, où l’on ne peut pas tout connaître, tout cela a disparu. Du mouvement de la connaissance, il ne reste plus que l’acte, l’acte seul, fou à force d’être lucide, l’acte qui n’est plus qu’un moteur dont l’énergie n’est plus freinée. La communication est la vérité vivante de tout ce que nous sommes. Le monde, la réalité, les pensées, les mots sont des transferts. Que cesse l’échange, que s’arrête le commerce avec l’«externe», et voici l’abomination et l’impuissance.

Si cet acte fou existe, s’il n’est pas une imagination ou un rêve déformé par le langage, il se peut que ce soit l’acte ultime de la pensée humaine. Il est possible que cette apparente perversion de la conscience soit l’aboutissement fatal de l’esprit. Qu’au bout de l’effort de présence dans le monde, il y ait ce mur infranchissable et incompréhensible. Oui, il se peut que toute pensée soit ainsi orientée vers sa propre extermination dans l’absolu de la pensée, et que l’échange ne soit réalisable qu’en deçà des limites mêmes de la pensée. Les abîmes de la raison alors n’existent plus. L’abstrait n’est plus le champ infini des possibles, et l’imaginaire n’est plus une ivresse qui s’enivre d’elle-même. Il se peut que tout soit raisonnable, parce qu’appartenant à un ordre fini, sans possibilité de fuite. Tragique grandeur de la pensée, qui culmine peut-être sur cette perfection qui est aussi sa mort. Ce destin est-il vrai à tous les moments de l’acte de la réflexion ? Y a-t-il, même dans les formes les plus sommaires de la conscience, cette marche vers l’absolu, vers le néant ? Y a-t-il dans tout homme qui pense un homme mort ?

Dans le domaine de la conscience, l’acte parfait est donc possible. Il existe, il est vrai, cet acte qui cesse enfin d’être un intermédiaire, qui cesse d’être un pont, pour devenir complètement lui-même, pour vivre en toute indépendance. Détaché de toute cause et de tout effet. Ce temps mort, ce point suprême de l’intelligence humaine est infini à l’intérieur de ses limites. Si on ne peut le dépasser, c’est qu’il ne se résout à rien, c’est qu’il est ouvert indéfiniment. Il est en quelque sorte arrêté sur lui-même, et il se perpétue sans frein, nourri de sa propre substance, élevé d’un seul coup au sommet, pur, hors du temps, hors de l’espace, de la matière, du langage même. Celui qui voit n’est pas libre ; il ne fait que relier deux points de l’univers, il puise, et de ce fait, il use, il détériore. La conscience de quelque chose n’est pas différente d’une fonction organique. Son phénomène est celui de l’assimilation, et sa pureté et sa lucidité sont éphémères, parce qu’en directe relation avec l’univers de l’impur et de l’indéterminé.

Mais celui qui ne voit pas, mais qui est dans l’œil ? Celui-là est un vertige vivant. Sa prise de connaissance n’est plus en vue de la communication : elle s’opère pour elle-même, elle se détache. Elle est le mur. Est-ce désespérant ? Est-ce une erreur, un vice de fonctionnement ? La limite, la mort, le néant sont les propriétés de ce qu’il y a de plus qu’humain dans l’homme. C’est le paroxysme de la raison. Au-delà, il n’y a plus rien. Il n’y a plus d’intelligence. Etrange limite que celle-ci, que l’on peut définir avec ces mots : la pensée de l’homme est incluse dans sa propre pensée. L’absolu de la pensée est de penser la pensée. Etrange limite, et étrange absolu, puisqu’il est un reflet. La muraille définitive de la conscience est un miroir qui renvoie vers l’intérieur.

Le cercle est donc fermé. Le labyrinthe a pour enclos son propre centre. Entre la limite d’arrivée et le point de départ, il n’y a, si l’on veut, que cette différence : l’une est conséquente de l’autre. Tout ramène vers l’intérieur, tout est tourné vers son centre. Le mouvement est facile à affoler. L’équilibre est facile à détruire. Celui qui est conscient à l’extrême retrouve soudain l’univers de l’opaque. La lucidité n’est durable que lorsqu’elle est altérée, dénaturée. Si rien ne vient s’opposer à sa marche, si rien ne vient rabattre dans la boue du réel, l’esprit intelligent et clair s’immobilise bientôt, à bout de course. Il ne consomme plus. Il ne livre plus. Il ne s’élève plus. Il culmine dans le ciel libre et vide de l’univers sans objet, du théâtre sans spectacle.

C’est dans cet instant de folie consciente que cesse sans doute l’ancienne opposition du quelque chose et du rien. Ce quelque chose n’avait de vie, de pouvoir, que dans sa propre relation à la fois avec les autres et avec son expression négative, son rien en quelque sorte. Mais dès l’instant où cesse cette relativité, cette mobilité, le quelque chose éclate pour ainsi dire à cause de son excès de substance. Il cesse d’être quelque chose pour devenir toute chose ; mais entre cette chose totale et l’immense néant où il n’y a rien, quelle est la différence ? Où est la vérité de son existence, où est son mensonge ? Où est son affirmation, où est sa négation ? Sommet dangereux de la matière, sommet qu’il ne faut jamais envisager, car sitôt reçue, sa présence est hors de doute, et par conséquent hors de la vie.

En dehors de Dieu, impossible de faire la synthèse du tout et du rien. Lui seul est à la fois l’Objet et le Néant, lui seul possède ses propres limites. Lui seul recèle le mystère de ce que est plus que conscient, de ce qui est plus qu’être, de ce qui est arraché au terrible relief de la réalité et qui est placé dans la liberté d’être selon sa propre nature.

Voilà ce qui est refusé à l’homme. Voilà l’intensité de la présence de l’homme sur la scène familière. Ceux qui, par l’extase, par la joie, ou par la folie, ont cru atteindre le domaine insupportable du divin, se sont trompés sur leur aventure. Ce qu’ils ont connu, c’est la frontière. Ce qu’ils ont vécu, c’est l’arrêt, l’abominable et délicieux arrêt de la conscience réalisée dans la conscience.

Les possibilités de l’homme sont infinies. Mais son impossibilité, sa grande et fatale impossibilité, elle, est unique.

Tout ce qui est connaissable au monde humain, l’homme le connaîtra, ou le reconnaîtra. Mais son impuissance, il n’en saura jamais vraiment la mesure, ni la situation. Et c’est peut-être après tout la morale de l’impossible qu’il faut maintenant accepter, afin de rejeter toutes les autres : non par orgueil, non par lâcheté, mais pour aller dans le même sens que celui qui lui est proposé. Pour ne plus retarder la marche. Pour être ajusté.

Tout ce qui est conçu, senti, expérimenté, imaginé, pensé, deviné, est réel. Et IL N’Y A RIEN D’AUTRE QUE LA RÉALITÉ. Le monde n’est pas le monde. La matière n’est pas la matière. L’espace, l’infini, les microcosmes, les structures, les lois biologiques ne sont pas extérieurs. Tout ce qui existe est humain.

 

Extrait de L’EXTASE MATÉRIELLE de J.M.G. Le Clézio aux Éditions Gallimard.

Il y avait les slogans criés dans les mégaphones « et l’argent on le prendra – oui dans les poches du patronat ». Des garçons et des filles bardés d’autocollants. Des visages animés et des couleurs. Les regardant j’ai pensé que mon cœur était arrêté. Qu’il pleuve, qu’il vente, les drapeaux et les poings se lèvent au-dessus des têtes, les visages enluminent les pavés. J’étais simplement là pour constater que mon cœur est arrêté. Comme dans ces fêtes d’il y a longtemps,  quand les musiques faisaient danser dans des maisons inconnues, j’étais toujours sur le pas d’une porte, prêt à m’en aller, je me disais encore quinze minutes et je retrouverais le silence de mes pas dans ma nuit. Encore quatorze minutes. Sur le boulevard Voltaire les hommes boucliers ajustaient leurs casques. Les regards qui au sortir des fourgons étaient encore interrogateurs des élans joyeux de la foule se faisaient déjà plus sévères. Je les entendais se répéter derrière leur visière : Encore quelques minutes et on va y aller. J’ai quitté le défilé, j’ai sauté en marche. Je me suis retrouvé dans les allées du cimetière du Montparnasse à chercher la tombe de Marguerite Duras et je ne l’ai pas trouvée.

 

 

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