PROPAGANDE, MÉDIAS ET DÉMOCRATIE (Noam CHOMSKY, Robert W. Mc CHESNEY)

Mais comment tout cela a-t-il commencé ? Je veux écrire bien évidemment sur ce qui se passe en ce moment dans nos vies, le consentement général et plutôt apaisé de la grande majorité de nos contemporains à l’avancée de cette tyrannie faussement sanitaire. Voilà, c’est écrit. Nous sommes peu nombreux à serrer les rangs dans nos petites balades du samedi dans les rues des villes, pancartes à la main, sous les regards amusés, interloqués, courroucés, parfois complices, des promeneurs consommateurs. Je suis en colère, je suis en révolte, je ne me ressemble plus.

Alors comme à mon habitude en temps de crise, je suis allé dans mon magasin de livres préféré du boulevard Saint Michel, la librairie Joseph Gibert, pour y trouver un ouvrage qui aurait pu m’en dire plus sur les théories du complot et les inquiétudes liées au « vaccin » qui n’en est pas un, mais non… Non. Il n’y a aucune publication sur ces sujets. Ni de près, ni de loin. Hormis bien sûr deux ou trois médecins qui osent écrire les dérives et absurdités qu’ils constatent dans le cadre de leur profession. Par contre, il y a foule de livres sur les dérives du complotisme. Écrits par des professeurs d’université, des scientifiques, des journalistes. Du beau monde. Qui pense au bien-être commun. Qui pense en ligne droite et sans égarements. Sans chercher midi à quatorze heures. Une belle pensée unique. Pour un monde de l’édition unique aussi.

J’ai tourné dans les rayons, longtemps, et croyez-moi, quand je tourne dans une librairie pour moi les aiguilles du temps s’arrêtent. Je passe du rayon des essais politiques aux philosophes aux écologistes aux sociologues, mais rien. Et puis la fatigue aidant, je n’ai plus la moindre pensée en moi, un vide, plutôt salutaire car il fait en général remonter à la surface de ma conscience l’auteur ou le titre que je veux lire et que, sans le savoir, je suis venu chercher.

C’est ainsi que le plus souvent les choses se déroulent. J’étais donc inerte au milieu des tables de cette librairie et prêt à repartir quand le mot consentement m’est arrivé en pensée. Tout de suite j’ai compris que c’est ça que j’ai le plus de difficulté à avaler de la part de mes amis et chez mes contemporains en général. Le consentement.

J’avais donc trouvé mon auteur. Vous savez bien. Le seul à avoir méthodiquement dénoncé les mécanismes du consentement : Noam CHOMSKY. Malheureusement pour moi, souvent ses livres me sont si ardus à comprendre que je m’arrête à la couverture en soupirant. Pas cette fois, le petit livre d’occasion qui m’attendait répond parfaitement à mes questions sur ce qui se passe aujourd’hui dans notre quotidien. Écrit de 1991 à 1997 ces textes semblent avoir été rédigés pour expliquer l’attitude de nos gouvernants français, de nos médias, et notre attitude à nous « le troupeau dérouté ». Alors une fois n’est pas coutume, dans ce blog, deux grandes cuillères de remise en question, une pincée de lucidité et quelques gousses de rébellions, nous en aurons besoin avec ce qui nous attend …

Je me permets de souligner quelques points du texte en lesquels il me semble, vous et moi saurons reconnaître les ingrédients qui font cette soupe indigeste que l’on nous force à avaler aujourd’hui.

Donc, les deux premiers chapitres du livre :

 

Les débuts de la propagande dans l’Histoire contemporaine.

 

Considérons la première opération de propagande organisée par un gouvernement contemporain. Elle s’est déroulée sous le mandat de Woodrow Wilson, élu présidant des États-Unis en 1916 au terme d’une campagne électorale sur le thème : « la paix sans victoire ». C’était au beau milieu de la Première Guerre mondiale. La population était extrêmement pacifiste et ne voyait aucune raison de s’engager dans une guerre européenne. En revanche, le gouvernement Wilson, déjà décidé à entrer en guerre, a dû intervenir dans ce sens. Il a créé une commission gouvernementale de propagande, la Commission Creel, qui est parvenue en six mois à transformer un peuple pacifiste en une population hystérique et belliciste qui voulait détruire tout ce qui était Allemand mettre en pièces les Allemands, entrer en guerre et sauver le monde. Cette grande réussite a ouvert la porte à un autre exploit. Pendant la même période et après la guerre, on a utilisé les mêmes techniques de propagande afin de créer une véritable psychose du « péril rouge », comme on l’appelait, qui a presque réussi à détruire les syndicats et qui a failli balayer une fois pour toutes les dangereux problèmes que peuvent faire naître la liberté de la presse et la liberté d’expression politique. Les médias et le milieu des affaires, dont l’appui au gouvernement fut considérable, ont organisé et patronné cette campagne. Dans l’ensemble, elle a connu un vif succès.

Les intellectuels progressistes, disciples de John Dewey (1859-1952 philosophe et pédagogue américain influent, promoteur d’une pédagogie fondée sur le pragmatisme), faisaient partie de ceux qui ont participé avec ferveur et enthousiasme à l’effort de guerre de Wilson. Comme en témoignent leurs écrits de l’époque, ils étaient très fiers de compter au nombre des « membres les plus intelligents de la société », c’est-à-dire de ceux qui s’étaient montrés capables de convaincre une population réticente d’épouser le parti de la guerre en l’épouvantant et en lui inspirant un chauvinisme extrême. On n’a pas lésiné sur les moyens. C’est ainsi, par exemple, qu’on a trouvé bon d’attribuer aux « boches » des atrocités fictives, comme le fait qu’ils auraient arraché les bras des bébés belges ; toutes sortes d’actes horribles que mentionnent encore les manuels d’Histoire. C’est le ministre britannique chargé de la propagande qui a inventé une grande partie de ce que l’on racontait à ce sujet à cette époque. Ainsi qu’il l’a exprimé au cours de délibérations secrètes, il avait fait le vœu de «  manipuler la pensée de la plus grande partie du monde ». Mais le plus important pour le Ministre était de contrôler l’opinion des « membres les plus intelligents de la société » américaine, qui répandraient à leur tour la propagande qu’il avait concoctée et feraient basculer les États-Unis pacifistes dans une véritable frénésie guerrière. Cela a très bien fonctionné et on n’a pas manqué d’en tirer la leçon : lorsqu’elle est appuyée par les classes cultivées et qu’aucune dissidence n’est permise, la propagande de l’Etat peut avoir des effets considérables. Cet enseignement, Hitler ainsi que beaucoup d’autres jusqu’à ce jour ont su le mettre à profit.

 

Une démocratie pour spectateurs

 

Ces réussites ont également impressionné les théoriciens de la démocratie libérale et les personnalités les plus influentes du monde des médias, comme Walter Lippmann par exemple, à l’époque figure de proue des journalistes américains, à la fois éminent analyste de la politique intérieure et extérieure du pays et, comme en témoignent ses essais, grand théoricien  de la démocratie libérale. Si vous jetez un coup d’œil à une compilation de ses textes, vous verrez qu’elle porte comme sous-titre quelque chose comme « une théorie progressiste de la pensée démocratique libérale ». Lippmann, qui avait pris part aux commissions de propagande, en avait reconnu l’impact. Ce qu’il appelait « une révolution dans l’art d’exercer la démocratie » devait pouvoir, disait-il, être utilisé pour « fabriquer le consentement », c’est-à-dire pour obtenir l’adhésion de la population à des mesures dont elle ne veut pas, grâce à l’application des nouvelles techniques de propagande. Lippmann pensait que c’était là une bonne idée et même une idée nécessaire, car, selon lui, « le bien commun est une notion qui échappe complètement à l’opinion publique ». Il ne peut être compris et géré que par une « classe spécialisée » d’« hommes responsables », dotés des capacités requises pour donner un sens aux choses. Selon cette théorie, seule une petite élite, le groupe d’intellectuels auquel se référaient les partisans de Dewey, peut comprendre en quoi consiste le bien commun et savoir ce qui est important pour la collectivité puisque ces notions « échappent complètement à l’opinion publique ». Ce point de vue, dont l’origine remonte à des centaines d’années, est également caractéristique de la pensée de Lénine. En fait, il est très proche de la conception léniniste selon laquelle une avant-garde d’intellectuels révolutionnaires s’empare du pouvoir de l’ État en tirant parti des révolutions populaires pour y accéder et conduire ensuite les masses stupides vers un avenir qu’en raison de leur bêtise et de leur incompétence, elles sont incapables de concevoir elles-mêmes. Les prémices idéologiques qu’ils partagent confèrent à la théorie de la démocratie libérale et au marxisme-léninisme une étroite parenté. Cela explique, me semble-t-il, la facilité avec laquelle des gens ont pu passer d’un régime à l’autre sans percevoir de changement particulier. Il suffit simplement de définir le lieu du pouvoir : peut-être y aura-t-il un jour une révolution populaire et cela nous donnera le pouvoir de l’État ; peut-être n’y en aura-t-il pas et, dans ce cas, il faut simplement se mettre au service de ceux qui disposent du pouvoir réel, c’est-à-dire la communauté des affaires. Mais l’objectif est le même : conduire les masses stupides vers un monde que leur incapacité de comprendre les empêche de concevoir.

Lippmann a appuyé sa position sur une théorie très détaillée de la démocratie progressiste. Il a expliqué qu’on trouve diverses catégories de citoyens dans une société démocratique qui fonctionne bien. Au premier plan se trouvent ceux qui doivent participer activement à la gestion des affaires d’intérêt général. Ils appartiennent à la classe des spécialistes, ceux qui analysent, administrent, décident et dirigent sur les plans politique, économique et idéologique. Cette classe représente un très faible pourcentage de la population. de toute évidence, les promoteurs de ces idées font toujours partie de cette élite et parlent de ce qu’il faut faire de ces autres qui en sont exclus, c’est-à-dire, de tous ceux qui forment l’immense majorité de la population et que Lippmann nommait le « troupeau dérouté ». La tâche consiste à se protéger contre « les piétinements et les rugissements du troupeau dérouté ». Désormais, il y a deux « fonctions » en démocratie : d’abord celle des spécialistes, ces hommes qui dirigent le pays, c’est-à-dire à qui revient le rôle de penser et de planifier, ceux qui comprennent ce qu’est le bien commun ; ensuite, la fonction dévolue à ceux qui font partie du troupeau dérouté. Leur rôle en démocratie, explique Lippmann, c’est d’être des « spectateurs » et non des participants actifs. Toutefois, puisque nous sommes en démocratie, leur rôle ne s’arrête pas là. De temps en temps, on leur permet de donner leur appui à tel ou tel membre de la classe des spécialistes. En d’autres termes, on leur accorde la possibilité de dire « c’est celui-ci que nous voulons  pour chef » ou bien « c’est celui-là ». C’est que nous sommes une société démocratique plutôt qu’un État totalitaire. C’est ce que l’on appelle des élections. Mais, dès qu’ils ont donné leur appui à l’un ou l’autre des spécialistes, on attend des membres du troupeau qu’ils se retirent et deviennent les spectateurs de l’action sans y prendre part. Ce sont là les règles d’une société démocratique qui fonctionne bien.

Il y a une logique dans tout cela et même une sorte de principe moral contraignant. Ce principe, c’est que la majorité de la population est tout simplement trop stupide pour comprendre les choses. Si elle essayait de participer à la gestion de ses propres affaires, elle ne réussirait qu’à susciter des problèmes. Par conséquent, il serait immoral et inconvenant de la laisser faire. Notre devoir nous impose de dompter le troupeau dérouté, de ne pas lui laisser l’occasion d’exercer sa violence, de tout piétiner et détruire. Cette logique est la même que celle qui veut qu’on ne permette pas à un enfant de trois ans de traverser la rue. On ne lui laisse pas ce genre de liberté parce qu’il ne saurait pas en user convenablement. De la même façon, on n’autorise pas le troupeau dérouté à prendre part à l’action, car il ne pourrait que créer des problèmes.

Il est donc nécessaire d’avoir recours à un moyen quelconque pour dompter le troupeau et ce moyen n’est rien d’autre que la fabrication du consentement, cette révolution dans l’art d’exercer la démocratie. Les médias, l’enseignement et la culture doivent être séparés : on a un système pour l’élite et un autre pour la populace. Ces trois éléments doivent fournir à la classe politique et aux décideurs une vision convenable de la réalité, mais ils doivent aussi leur inculquer les dogmes appropriés. N’oublions pas qu’il y a ici une prémisse implicite dont les responsables doivent se cacher à eux-mêmes l’existence. Cette prémisse concerne les moyens par lesquels ils parviennent au postes de décision. Naturellement, ils n’y parviennent qu’en se mettant au service des gens qui disposent du pouvoir réel, c’est-à-dire de ceux qui possèdent la société, un groupe très restreint de personnes. C’est dans la mesure où les spécialistes se montrent capables et désireux de servir les intérêts de ce groupe qu’ils accèdent aux postes de commande. Tout cela doit se faire discrètement, ce qui signifie que les spécialistes doivent avoir assimilé les dogmes et les doctrines qu’on leur inculque et qui servent les intérêts des puissants. Ceux qui n’y parviennent pas ne feront pas partie de cette classe. Ainsi, nous avons un système d’instruction spécifiquement conçu pour ceux qui seront responsables, qui feront partie de la classe des spécialistes. Leur endoctrinement au service des valeurs et des intérêts du pouvoir privé, et du tandem État-monde des affaires qui le représente, doit être profond. Ceux qui réussissent à se soumettre à cet endoctrinement peuvent alors appartenir à la classe des spécialistes. Il ne reste plus qu’à distraire le troupeau dérouté, à détourner son attention, à le protéger contre sa prédisposition à créer des problèmes, à s’assurer qu’il demeure tout au plus spectateur de l’action en veillant néanmoins à l’autoriser de temps en temps à appuyer l’un ou l’autre des vrais dirigeants, parmi lesquels il lui est alors possible de choisir.

Nombreux sont ceux qui ont développé ce point de vue fort conventionnel, en fait. Par exemple, Reinhold Niebuhr, chef de file des théologiens et critique de politique étrangère, quelquefois baptisé « le théologien des pouvoirs établis », le gourou de George Kennan (chargé de diriger les planificateurs de la politique mondiale au secrétariat d’État américain en 1948-1949) et des intellectuels de l’administration Kennedy, soutenait que la faculté de raisonner est très peu répandue, que seul, un nombre restreint de personnes la possède. La plupart des gens se laissent dominer par leurs émotions et leurs impulsions. Ceux d’entre nous, expliquait-il, qui possèdent la faculté de raisonner doivent créer des « illusions nécessaires » et des « simplifications abusives, mais émotionnellement convaincantes » pour maintenir plus ou moins dans la bonne direction les simples d’esprit naïfs. Cette idée est devenue l’un des principaux thèmes des sciences politiques contemporaines. Durant les années 1920 et au début des années 1930, Harold Lasswell, le fondateur du secteur moderne des communications et l’un des chefs de file américains des sciences politiques, expliquait qu’il n’était pas souhaitable de succomber « au dogme démocratique selon lequel les gens sont les meilleurs juges quand il s’agit de leurs propres intérêts », car ils ne le sont pas. Nous sommes les meilleurs juges en matière de bien commun, estimait-il. Par conséquent, par simple souci de morale, il est indispensable de faire en sorte que les gens n’aient aucune possibilité d’agir en fonction de leur appréhension fausse des choses. Dans ce qu’on qualifie de nos jours d’État totalitaire ou d’État policier, c’est une tâche facile. Il suffit de brandir une matraque au-dessus de leurs têtes et de leur en asséner un bon coup s’ils s’écartent du droit chemin. Cependant, à mesure qu’une société devient plus libre et se démocratise, on est forcé d’abandonner cette option. Il faut donc recourir aux techniques de propagande. La logique est très simple. La propagande est à la société démocratique ce que la matraque est à l’État totalitaire. Encore une fois, dirons-nous, il est bon d’agir ainsi et c’est faire preuve de sagesse, car le bien commun échappe complètement au troupeau dérouté. Il est incapable de le comprendre.

 

Ci-dessus : Les chapitres 1 et 2 du livre « Propagande, médias et démocratie » écrit par Noam Chomsky et Robert W.Mc Chesney. Les deux chapitres présentés sont écrits par Noam Chomsky.  Éditions Écosociété à Montréal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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