L’HISTOIRE DE WALLACE

« Ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens, n’est-ce pas l’apparence d’un monde devant le monde ? » interrogeait Bruno GANZ dans le film de Wim WENDERS « Les ailes du désir ».

Il suivait le fil de l’eau sans savoir d’où elle venait ni où elle allait. La matinée était déjà chaude, il longeait le canal regardant d’un œil distrait les petits panneaux dessinés par les enfants du quartier qui mettaient en garde le promeneur contre les morsures de serpents. Des serpents à Tokyo ?  Les hautes tours de Shinjuku lui barraient l’horizon mais il se dirigeait dans les rues sans perdre son cap.

Il redoutait le moment où il lui faudrait quitter les abords silencieux du canal pour s’aventurer sur les avenues déjà grouillantes d’hommes et de  femmes inquiets de rejoindre leurs bureaux. Des sorties de métros ils émergeaient en chemisettes blanches et pantalons sombres, en tailleurs et jupes clairs, les mêmes tenues répétées à l’infini des rues et des croisements, il lui semblait que les visages l’étaient aussi. Il était impossible pour la mémoire de retenir les traits d’un visage croisé sur un trottoir. Lui ne le pouvait pas. Les images s’empilaient les unes sur les autres et finissaient par s’étouffer.

Il s’était immobilisé au croisement de deux avenues. Son cœur battait fort et lui faisait entendre la respiration de la ville. Maintenant le soleil brûlait la peau, collait les chemises, les piétons se serraient dans les ombres étroites des buildings en attendant que les feux les autorisent à traverser les avenues. Il était immobile comme n’importe quel élément du décor, il n’y avait rien de plus, la vie se résumait à ça.

Soudain un ange passa au-dessus du carrefour et de la circulation automobile. Il s’élevait péniblement et soufflait et battait des ailes dans l’air humide d’un matin d’été mais personne n’y prêtait la moindre attention.

La figure de l’ange passablement maussade avec ses cheveux blonds collés au visage par la sueur lui rappela qu’il avait marché jadis dans les rues d’une autre ville, qu’il y était peut-être encore. Prisonnier à jamais, encore enfermé dans le labyrinthe des rues pavées, une ville avec un canal aussi… Mais que faisait-il à Bruges ? En ce temps-là avait-il un visage différent de celui d’aujourd’hui ? Il tenta de relier ces deux points. De Bruges il était passé à Tokyo. Sa mémoire se refusait à lui dire comment alors il interrogea les images qu’il avait gardées de la ville du nord.

Il se souvint des salles du musée Memling, des hôtels Brugeois dans lesquels il avait séjourné tant de fois, pourtant il ne savait plus à quelle occupation mystérieuse il consacrait ses journées. Restait-il assis à l’ombre des arbres du  Béguinage à rêver de cette femme trop tôt disparue ?

Il espérait que les villes se partagent la mémoire des hommes et qu’elles n’aient été bâties qu’à dessein de leur délivrer la justification de leurs égarements, qu’elle leur racontent aussi quels hommes plus jeunes il furent un autre jour et dans une autre vie. Mais les villes, le sait-on, sont terriblement rancunières. Et la vieille Flamande ne lui répondrait pas. Peut-être parce que désormais sur sa peau se collaient les odeurs de l’Asie.

Une calèche passait devant lui. De petites embarcations sillonnaient les canaux, pleines à craquer d’hommes et de femmes dont les Smartphones subtilisaient avec empressement des fragments de la ville. Reflets de l’eau, ponts de pierre, statuaires, vitraux colorés. Un ange faisait des sauts de beffroi en beffroi. Il y mettait tant de grâce mais parfois calculait mal sa trajectoire et finissait les ailes dans l’eau. Nul ici ne s’en souciait..

Il rouvrit les yeux à la lumière matinale du Japon, se rappela qu’il s’était mis en recherche d’une boutique de matériel photographique d’occasion et reprit sa marche en direction de Nishi-Shinjuku 1. Derrière le comptoir la jeune femme vérifia avec le plus grand sérieux les références de l’objectif qu’il avait griffonnées sur un morceau de papier. Elle ne dit pas un mot et s’éclipsa derrière un rideau noir. Il se sentait mal à l’aise dans cet univers de spécialistes. Il n’y connaissait pas grand-chose en photographie.

La fille était revenue devant lui, timide mais souriante, elle lui tendait un petit sac noir élégant. Il vit dans son geste une offrande.

C’est bien plus tard au Café DOUTOR qu’il trouva le courage de sortir l’objectif de l’écrin de tissu. A l’abri des regards, à l’abri des rues, fébrile, il fixa le nouvel œil au boitier. Un objectif 35 mm f/1.8. Wallace retrouva la vue.

Dans la ville il marcha l’après-midi sans prendre la moindre photo. Wallace attendait tapit au fond du sac. La nuit s’avança prudemment. L’électricité courut sur les murs et réveilla les enseignes. La photo qu’il espérait serait la réponse, elle lui rendrait la totalité de son être. Il n’était pas seulement ici et maintenant. Il se savait aussi ailleurs. Marchant ailleurs. Et plus encore, se soupçonnant dans cet ailleurs, d’être encore plus loin ailleurs. Peu importe la réalité de cette ville, cela n’empêche rien de toute façon. La réalité n’a jamais rien empêché, c’est un mensonge, une trahison faite à soi-même que de le croire…

Où pouvait-il bien être ? Au même instant devant ses yeux un homme abaissait le rideau de fer d’un Kebab. L’homme enfourcha un vélo. S’éloigna dans la nuit. Lui restait debout devant le rideau de fer, au milieu du quartier d’Harajuku devenu pleinement silencieux.

Mais pourquoi l’as-tu appelé Wallace ton stupide appareil photo ? demanda une voix enrouée au dessus de sa tête. C’était un ange, de mauvaise humeur et salement emmêlé dans les fils électriques de ces poteaux japonais qui tissent leurs toiles au-dessus des rues.

Et sans doute qu’à cette heure tardive il confia à l’ange tout déchiré que quelque part un jour il y eut un enfant qui s’était appelé Foster Wallace, un enfant avec un regard si honnête qu’il pouvait se saisir de tous les fragments de toutes les âmes du monde, où qu’elles soient, même lointaines et éparpillées.

(pour Marie)

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :