LE RENDEZ-VOUS (MICHEL VRAY)

J’ai tout de suite aimé cette nouvelle.  Michel m’avait mis sur les bras une pile de dossiers contenant des feuilles dactylographiées, jaunies par le temps et aussi des carnets et des cahiers. Principalement de la poésie mais aussi quelques nouvelles et je ne sais toujours pas ce que je dois faire de tout ça. Je prends mon temps pour y penser.  Aujourd’hui j’ai cette envie de partager avec vous cette petite merveille : Le Rendez-vous (ou le prix Renaudot). 

Le rendez-vous

(ou le prix « Renaudot »)

.

Mardi, je reçois un appel téléphonique.

« Allo ? c’est toi ? ».

Je reconnais aussitôt la voix de mon vieil ami Renaudot, celle de ses jours de tristesse et d’anxiété.

Je réponds comme un imbécile « Ah ! Ca va bien ? c’est toi ? », puis mon téléphone tombe par terre.

Je le ramasse, je le pose à côté de mon pinceau, je bois une bonne rasade de vin, je roule une cigarette, bref j’occupe intelligemment mon temps en attendant que Renaudot me rappelle, tout en me demandant quel évènement a pu ainsi bouleverser sa voix.

« Un accident ? »

« Quelqu’un a dû mourir », je conclus simplement.

« Quelqu’un que je connais très bien moi aussi, sinon Renaudot ne m’appellerait pas « je poursuis en moi-même.

Je fais mentalement le tour de nos amis. Les femmes sont belles, jeunes. Elles sont actives, d’une extraordinaire patience avec nous.

Penser à elles me remplit aussitôt les yeux d’un liquide tout mou de tendresse et de respect. Les hommes, eux, sont tous complètement délabrés. Donc ils sont tous immédiatement mortels, d’un moment à l’autre, aujourd’hui même, et hier aussi. Trop d’années, nuits et jours, à boire, à fumer. En raison de nos conversations. Elles n’ont pas servi à grand-chose, ni à grand monde. Elles n’ont certainement pas fait notre fortune, mais de cela nous nous en moquons tous. Quoique les femmes … Je me reprends, les femmes sont belles, jeunes, actives, patientes, depuis trois minutes qu’elles ont affleurées à ma pensée, qu’elles ont été éclipsées par les hommes, qu’elles reviennent, elles n’ont tout de même pas pu se métamorphoser ainsi ! Or, à les évoquer, là, immédiatement, pour la deuxième fois, tandis que je passe ma langue le long du papier à cigarettes, tandis qu’un brin de tabac sur la pointe de ma langue parfume avec amertume toute ma bouche, mes yeux restent secs.

Renaudot est un délabré dur. Il a beau être tout petit, tout frêle, tout maigre, il a beau avoir un visage de fœtus blanchâtre, l’alcool a tapissé en lui une carapace, solide. Je dis bien : en lui ; c’est pourquoi sa solidité n’est pas perceptible de l’extérieur.

La mort des autres me laisse très paisible, n’étant nullement effrayé par la mienne. Mais Renaudot, lui, en a une peur bleue. Nos ancêtres, paraît-il,  ne redoutaient que la chute du ciel sur leurs têtes, et bien Renaudot n’a peur que de la mort. Il ne me l’a pas dit bien entendu, puisque jamais, entre nous, nous ne nous plaignons de l’existence et de ses maux. Cependant, lorsque nous nous rendons aux cimetières, que ce soit avant ou après notre entrée dans ces lieux calmes, Renaudot se précipite sur le comptoir de tous les bistrots de leurs alentours, et je ne peux pas dire que ce soit allègrement, bien que moi je l’y suive très allègrement.

Renaudot ne rappelle pas.

Je regarde la cigarette que je viens de finir de rouler. Sa forme ne me plait pas du tout, elle manque de force et de rigueur, elle est à mon image de ce jour, mais je l’allume tout de même. je reprends mon pinceau, en me disant qu’un enterrement me fera beaucoup de bien : je suis saturé d’odeurs de peinture, de térébenthine, de vernis. Elles commencent à nuire à mon humeur, à l’encrasser, à l’aigrir. Un peu d’air me sera salutaire, et la présence de mes amis aussi.

Puis j’aurai le plaisir d’aller boire quelques verres. Avec Renaudot.

Fichu appareil ! Il tente de se traîner sur ma table en vibrant. Je n’ai jamais pu m’habituer à ce bruit dans le gosier d’un téléphone, donc je plaque ma main sur lui, je l’immobilise, je le tiens comme je tiendrais un lapereau prêt à me mordre, et j’appuie sur la touche verte qui libère la parole de Renaudot, car ce ne peut être que lui. Puis je m’embrouille les doigts entre téléphone et pinceau, et je fais tomber l’appareil. Par un fait qui m’est inexplicable, il ne se casse jamais J’aimerais un jour qu’il se casse, ce serait beaucoup plus logique, mais moi je ne suis pas très logique, parce que, chaque fois que je le ramasse, je suis heureux de constater son bon état de marche.

Pendant que je le reprends, Renaudot termine une phrase que j’arrive à plaquer sur mon oreille :

« Demain, à treize heures trente, au Funérarium du Père La Chaize ».

Je suis un peu déçu, j’aurais aimé changer d’endroit, me rendre au cimetière de Montparnasse par exemple. Cela fait une éternité que je ne suis pas allé dans ce quartier. Je donne mon accord : « Allo ? Allo ? Demain ? Pourquoi ? Oui,  oui, d’accord, j’y serai. Bien sûr ! » et je m’apprête à lui demander « Pour qui ? » quand il raccroche.

Au téléphone, nous ne sommes jamais très loquaces.

Je ne sais pas qui est mort.

Je pourrais rappeler Renaudot, mais je peux aussi attendre demain pour savoir. J’aime tous mes amis, j’aime à les savoir vivants, j’aime à les savoirs morts. Je n’aime pas à les savoir souffrir, se tordre de douleur sur un lit, serrer les dents en se retenant à leur vie. Dans ces moments-là, je suis toujours à leur chevet, je leur verse un grand verre de whisky et je leur dis :

« Laisse faire, laisse-toi aller doucement sur ton oreiller, une décision a été prise, tu ne peux rien changer, tu t’agites pour rien. Bois donc calmement. »

Mais puisqu’il est mort, il ne souffre pas, je n’ai aucune raison de m’attrister.

Demain, Renaudot me donnera le nom en tremblant. Je dis en tremblant, or ce ne sont que ses sourcils qui dansent dans ces moments-là, sur son visage blanc, de haut en bas, de bas en haut, comme des vagues agitées, et moi, qui à l’inverse de lui suis si tranquille, je ne peux quitter des yeux ces deux vagues noires, complètement absurdes.

Demain, je les fixerai tant que sa peau deviendra un peu plus blanche, aussi me murmurera-t-il en me tirant par la manche : « Allez viens, on a bien le temps d’aller boire un petit verre à sa mémoire, puis on reviendra. »

A cette douce pensée de la chaleur de l’alcool, qui rayonnera sur son âme, qui irradiera son corps, et mon âme et mon corps, je m’émeus, je m’impatiente, je chantonne « demain, demain » à treize heures. » Sacré Renaudot, comme je l’aime !

Le lendemain, je suis en avance à la cérémonie.

D’une demi-heure.

Je m’installe dans un coin, au premier rang, debout. « Je ressemble à un corbeau tout voûté », me dis-je, mais comme cette comparaison me semble tout à fait ordinaire, je redresse le dos et je me tiens très droit.

Je suis en réalité vêtu de beige des pieds à la tête, à l’exception d’un écharpe noire autour du cou, alors, pour meubler le temps, je cherche à quel oiseau je pourrais ressembler. » A une tourterelle, pardi ! « Je suis tout heureux de ma découverte, et tandis que derrière moi, dans le fond de la salle, j’entends le raclement des chaises, et celui des semelles près de la porte d’entrée, je m’interroge :

« un tourterelle ? »

Car enfin depuis longtemps je ne suis plus un tourtereau.

Une tourterelle ? Certainement pas. Moi active, patiente ? Quelle horreur !

Un tourterelle donc.

Je pense à l’étrangeté des langues. En russe, une mère dit « ma fille », or « ma » -adjectif possessif- est en fait dans ce couple de mots russes un masculin. Comme le possessif s’accorde avec le nom qu’il désigne, cela signifie que le mot fille est masculin ? Je me redis : « ce ne sont pas les langues qui sont étranges, mais les hommes qui les construisent. »

Je m’assieds, je pose mes avant-bras sur mes cuisses, je regarde le sol, je ne pense pas à grand-chose, peut-être à la mort, peut-être à la vie, c’est très vague, si vague que je me dis : »Je ne pense à rien », mais je n’aime pas cette pensée.

Je ne pense plus à la grammaire russe que je ne connais pas, ni à la grammaire française, de cela j’en suis tout à fait sûr.

Je pose mes pieds sur la pointe de mes orteils, puis sur la pointe de mes talons, puis sur la pointe de mes orteils. Est-ce vraiment cela ne plus penser ?

Au moment où je commence à être énervé par mon cerveau, un homme de forte corpulence s’assied à ma droite. Je sursaute. Je le regarde. Je me dis :

« Tiens, il connaissait un africain. »

Mon voisin saisit le tissu de son pantalon sur le plat des cuisses près des genoux, et tire d’un coup précis vers le haut de ses cuisses. Beaucoup d’hommes d’âge mûr font cela. je n’en ai jamais compris la raison. Par deux fois je me suis senti mûr, je l’ai donc à mon tour fait. La première fois l’essai fut catastrophique, j’ai eu une barre de froid entre le bord du pantalon et le haut de mes chaussettes. J’ai attendu, le froid a gagné la peau sous les chaussettes, puis l’intérieur des chaussures, et je me suis enrhumé. La deuxième fois, j’ai été moins idiot : je me suis levé d’un bond sitôt que j’ai senti la barre de froid au-dessus des chaussettes.

L’homme a de belles et longues cuisses. Et des chaussures noires qui miroitent.

Je regarde à nouveau le sol entre mes jambes. J’écoute aussi les bruits dans mon dos ; il y a des femmes, je reconnais le timbre de leur toux. Elles ne sont pas du tout malades, mais elles toussent de cette manière très particulières, qui accompagne le mouvement d’une foule s’apprêtant à un long silence. Une toux de concert de musique classique, de tragédie théâtrale, de cérémonie funèbre. Au cinéma, cette sorte de toux ne se produit pas. Pas plus qu’aux messes de mariage.

Je me demande s’il y aura de la musique, une lecture, ou des discours. Ou des danses. Puisque les africains dansent pour n’importe quelle raison… Tout en me déportant d’un coup de fesse sur ma droite. Quelqu’un m’y pousse – comme s’il ne voyait pas, cet abruti, que je me suis assis tout contre le bord de la ruelle pour être tranquille-. Je regarde mon voisin de droite, qui se décale aussi, qui me regarde aussi, mais je ne crois pas que le sourire qu’on a échangé a été un sourire.

Je lorgne mon voisin de gauche avec un certain ressentiment pour le dérangement qu’il me cause. Tiens ! Lui aussi est africain. Il porte un costume noir. Il me jette un regard froid empli de ressentiment. Je comprends aussitôt pourquoi : il est debout, je suis assis, la cérémonie se prépare, je me lève.

« Que fait Renaudot ? » je me demande en me poussant poliment contre le dernier venu, sur la gauche donc. Ma rangée est en effet en train de se remplir sur la droite. Trois femmes, deux enfants, une adolescente. Tous africains. Les femmes portent des boubous. Elles sont énormes. J’adore cela. Elles ressemblent à des mères poules, toutes gonflées de force et d’assurance, autour desquelles se pressent les poussins. Avec un tel physique, me dis-je, elles doivent avoir une sacrée voix. Sans réplique… il ne doit pas faire bon être l’homme là-bas. « A moins qu’au contraire, l’homme, là-bas, soit par ces femmes toujours respecté et aimé, tel un enfant.

A l’Afrique, je ne connais rien.

Ici, à Paris, je connais des tas de poètes africains, ils me donnent leurs recueils. Je les feuillette, je les empile dans un coin de mon atelier, et je les oublie complètement parce qu’ils parlent d’un coin du monde dont j’ignore les odeurs.

On se sourit, au-delà de la barrière de mon voisin, rendus gentiment soudés par le défunt.

Dont j’ignore toujours le nom.

Derrière moi, me semble-t-il, la foule se fait plus dense.  Elle occupe peu à peu les rangs. Juste dans notre dos, les places sont encore libres. Je suis heureux de cet espace vide : si Renaudot  entre, il me cherchera des yeux, et viendra se mettre immédiatement là.

Peut-être sera-t-il accompagné de Fabienne ? J’aimerais beaucoup la revoir.

Ma droite me tend une feuille. Je la prends.

Nous nous sommes vraiment souri. Avec contrainte étant donné les circonstances. Mais ce fut sinon chaleureux, du moins assez intelligent. Je m’apprête à lui demander : « Vous l’avez connu à la radio ? », lorsqu’il se tourne brusquement vers les enfants, qui se chamaillent en silence. Un coup de coude. Un coup de pied. Aïe !, en plein dans le gras du mollet. La plus jeune retient son petit sac à main. Elle est furieuse. Le plastique rigide et bon marché brille comme un soleil en plastique sur ses genoux. Elle rend le coup de pied, mais sa jambe, trop courte, rate sa cible, elle en pleurerait …

Je me penche en avant pour leur faire les gros yeux, histoire de m’occuper, puis je renonce à cet amusement. Je connais les petites filles, elles vont ensuite passer l’ennuyeuse cérémonie à tenter de traquer mon regard, et je suis si joueur que tout cela se terminera pour elles dans un fou rire. Hors de circonstance.

Mais que bien cela nous ferait !

Je donne la feuille à ma gauche, sans même avoir lu la première ligne.

Ma gauche la prend sans un mot, sans un signe.

Décidément, entre nous, le courant ne passe pas.

La droite réprimande les enfants, qui ne l’écoutent absolument pas, qui se tournent subrepticement pour regarder la foule.

Un homme contourne notre premier banc. Un Blanc, comme il est d’usage de dire. Il vient prendre place à côté de Renaudot, toujours invisible, cet imbécile. La montre à mon poignet marque treize heures vingt-cinq. Renaudot devrait arriver. Je me retourne, à peine, pour dévisager l’homme qui a la même couleur de peau que la mienne. Je le connais peut-être. Je ressens un léger choc intérieur. Toute l’assemblée est noire, hormis quatre à cinq visages blancs.

« C’est normal » me dis-je pour m’en convaincre.

Puis : « Et s’il s’agissait d’Aimé Césaire ? »

Une bouffée de chaleur m’envahit.  Cela me plairait beaucoup d’enterrer Aimé Césaire. Je l’aime beaucoup … Mais non, me dis-je, Renaudot ne le connaît pas, et je ne vois pas de ministres. » Je suis presque déçu que ce ne soit pas lui.

La cérémonie va commencer. Brutalement, cette perspective m’ennuie. Je m’excuse auprès de ma gauche, je lui passe devant pour me diriger vers le fond de la salle.

Debout, les mains derrière le dos, je cherche Renaudot. Je dois me mettre sur la pointe des pieds. Ces hommes sont grands, ces femmes aussi, une belle race. Aucune des silhouettes ne ressemble à celle de Renaudot. Je sors. Il y a encore beaucoup de monde devant l’entrée. Une femme noire pleure. Elle est belle dans son tailleur jaune, pas très longue, mais fine, bien faite. Donc je m’approche d’elle. « Il ne faut pas pleurer » lui dis-je. Elle me rétorque en s’essuyant les yeux : « je l’aimais ». Je me rebiffe : « moi aussi » et je lui serre le bras avec tendresse.

L’ayant ainsi consolée, ayant fini de complètement m’abrutir, je m’éloigne de quelques mètres pour rester planté le dos tourné à la foule : « Mais que fait donc Renaudot ? »

« M’attendrait-il, le lâche, au Bar de l’Espérance ? »

 

 

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