
LE VÉLO D’ISTAMBUL
Conte magique en un tableau sur un air de bandonéon
La scène est déserte.
Le mur du fond n’est en réalité qu’un pauvre petit drap noir avec juste une ouverture, plutôt une fente. Une femme apparaît sur le cadre d’un vélo. Bruit de clochettes, bruite de casseroles, cris de grillons; pourtant tout se déroule à l’intérieur d’une pièce très mal éclairée.
La femme est très belle. BLONDE. Devant l’homme elle écarte les cuisses, pourtant la chose est interdite depuis longtemps. Elle ne porte qu’une robe, aucun sous-vêtements. Sa robe est parfaitement immaculée.
Pubis noir d’ébène.
Lèvres mauves.
Lorsqu’elle surgit sur la route je ne compris pas exactement la justesse de son corps. (tout cela est simple me direz-vous, il ne suffit que d’écarter les cuisses. On fait croire à tout le monde que la position normale est ainsi et après, tout va pour le mieux).
ELLE : La chaleur engloutie mes ressources.
LUI : (ne comprenant rien) Peu s’en faut. Rien ne recule devant rien. Lisez au moins au fond de mes yeux avant de comprendre quelque chose. La justesse relative du regard ne correspond pas toujours à la justesse du cœur.
Elle allait continuer sa route lorsque je compris qu’il valait mieux l’arrêter. On ne sait jamais, se dit-il.
Elle descendit de sa bicyclette et m’apprit qu’elle était courrier ou correspondante, je ne sais plus exactement.
ELLE : Je vais porter des phrases derrières les lignes.
La littérature ne serait-elle que sillons ?
Bon grains, mal grain, je dois arriver coûte que coûte.
LUI : IL vous en coûtera le droit de passage, vous êtes ici à un poste de livraison pour camions chargés de provisions.
ELLE : Je dois continuer coûte que coûte; bon grain, mal grain, je jalonne la route de semence.
LES JAMBES, AH ! LES JAMBES…
Oui les jambes, pensai-je.
Il faut qu’elle fasse quelque chose de bien précis. Elle, chevauchant sa petite monture ! (les chevaux n’existaient plus depuis bien longtemps). Elle était, je crois, correspondante de guerre ou quelque chose dans le genre. Soudain elle m’assiégea de questions.

ELLE : Que faisiez-vous avant la guerre ?
Je n’osais lui répondre; Je venais de voir ses cuisses et le croissant noir et broussailleux de son ventre.
ELLE : Que faisiez-vous avant la guerre ?
Je n’osais toujours répondre.
De quel désir secret avait-elle eu envie pour s’arrêter de pédaler juste devant moi. Le ventre m’avait impressionné au plus haut point.
La charpente métallique de cette fille m’avait touché profondément. La vergeture métallique de son ventre me griffait le visage.
Elle aurait dû m’aimer, pensai-je.
Pourquoi avait-elle montré tant d’empressement à me proposer cette partie charnue et humide de sa personne. Pourtant elle devait savoir que cela était interdit de nos jours : elle risquait gros. Je crois que je reverrai ce tableau encore longtemps.
ELLE : Que faisiez-vous avant la guerre ?
Elle était nantie d’un torse tronqué : mi-fini, mi-construit. La perfection, la grande perfection.
ELLE : « J’ai un ventre qui s’est mis à brûler il y a déjà quelques années. Depuis aucune façon de l’arrêter : flammes symboliques, flammes magiques, flammes perpétuelles, flammes inextinguibles ». Mes parents sont morts brûlés vifs dans un bombardement. J’étais encore petite et depuis j’ai la connaissance du buisson ardent. « FLAMMA INEXTINGUA »; tous les hommes recherchent la signification du buisson ardent.
LUI : Pourquoi moi ?
ELLE : Que faisiez-vous avant la guerre ?
Ses lèvres entrouvertes en fin de phrase me laissaient le supplice présent. Elle aurait pu porter des lunettes ou un coquelicot, rien de tout cela : le ventre ouvert comme une partie de football qui dégénère. Mi-temps.
LUI : Pourquoi moi ?
Elle aurait pu porter des lunettes ou un coquelicot, rien de tout cela : le ventre ouvert. Peut-être saignant ?
ELLE : Que faisiez-vous avant la guerre ?
LUI : J’étais, dit-il, fabricant de sauce tomate. Elle se prépare dans de grands fours, de grandes bassines en carton ou en cuivre, c’est suivant les régions. les briques réfractaires utilisées étaient empruntées au camp voisin. Aujourd’hui le camp n’est plus en activité.
L’herbe y pousse.
Dans certaines zones elle n’aurait pas pu circuler aussi librement. Enfin c’est l’avis de tout le monde.
« ILS NE ME SUIVRONT PAS »
Appartenez-vous aux affligés ; comprenez-vous le code des affligés ?
LUI : Le moment n’est pas bien choisi, jamais le bon. J’appartenais avant au camp des anciens juste avant leur dernière visite. Avant qu’ils n’arrivent.
ELLE : Que faisais-tu avant la guerre ?
LUI : J’étais livreur de flash-back, livreur de caisses à souvenirs. J’étais livreur de sentiments un peu trop vieux. De sentiments coulés, figés dans l’acier ou le marbre.
C’était la première fois qu’elle me tutoyait.

ELLE : Veux-tu coucher avec moi ?
Bien sûr, pensa-t-il.
Pourquoi pense-t-il si fort ? se dit-elle.
LUI : Pourquoi me dit-elle des choses pareilles ? Tout cela est si évident. Alors, quels sont les problèmes entre les gens ? (enfin livré à lui-même il pensait pour elle ; il ne s’en aperçu que bien plus tard).
Elle arriva sur un vélo. Elle aurait pu travailler pour les anciens, travailler dans une usine, travailler pour les autres, non, elle travaillait pour elle. SEULE. Elle arriva sur la route, seule, blanche sur son vélo, un vélo pour le repos des corps. Elle aurait pu ne pas me montrer son ventre mais tant pis la chose était arrivée.
ELLE : Pourquoi ne couches-tu pas avec moi ?
LUI : Admirer un vélo et faire l’amour sont deux choses très différentes.
ELLE : Allons sur l’herbe, il se passera quelque chose de significatif. Admirer un triangle essentiel et fuir sur le gazon sont deux choses apparemment identiques.
Elle arriva sur la route devant moi et je vis son ventre magique. Aile de mes souvenirs, aile magique de mes enfants; son ventre était blanc, son dos blanc et ses lèvres rouges.
ELLE : Que faisiez-vous avant de m’aimer ?
Que faisiez-vous sur la route ?
Silence emprunté un jour impair. Presque tout était interdit. Elle arriva sur la route blanche juste le jour où je l’attendais. Surprise.
ELLE : Que faisiez-vous sur la route avant la guerre ?
Elle arriva sur la route blanche, les lèvres humides et le regard chargé d’amour. Bizarre.
ELLE : Le front se passionne pour les nouvelles anciennes. Tout va trop vite pour eux. Ce ne sont encore que des enfants …
Elle arriva sur la route blanche et ouverte, une drôle d’ouverture.
ELLE : Que faisiez-vous sur la route avant la guerre ?
LUI : J’aimais les oiseaux. Il n’y a rien de mal à cela.
Ils étaient seuls sur la route, l’un dévisageant l’autre. Elle était belle. Je l’aimais presque déjà.
ELLE : Mes parents furent tués par plaisir, brûlés par nécessité. Au bout de quelques jours la mort sent mauvais, il ne faut pas trop attendre.
Elle arriva sur la route blanche, lèvres ouvertes et roses. Première tache de couleur. Me serai-je déjà habitué à sa présence ? Je ne le croyais pas et pourtant. Il fallut bien vite se rendre à l’évidence. Je ne saurai jamais décrire sa beauté. (elle voulait m’épouser : je ne le sus que bien plus tard retrouvant un bout de papier qu’elle avait laissé tomber à ses pieds et que j’avais machinalement ramassé).
ELLE : Que faisiez-vous avant la guerre ?
LUI : Laquelle ?
ELLE : Que faisiez-vous avant la guerre ?
LUI : J’étais livreur de flashs pour appareils photos. C’est la même chose. Surprise et méprise sont les deux instants de la méprise. Surprise et méprise sont les deux instants de la surprise.
Elle m’aimait déjà. Sur mes lèvres elle aimait l’instant que j’avais pu lui donner, elle aimait l’instant que j’avais pu lui voler.
ELLE : Que faisiez-vous avant la guerre ?
LUI : Je jouais au plomb avec des soldats, je jouais à cache-cache avec l’amour. Je jouais à saute-l’ombre avec des moutons, je jouais avec les oiseaux, seul. Malheur, malheur sur toi et moi.
ELLE : Que faisais-tu avant la guerre ?
LUI : J’arrivais dans ton lit.
ELLE : Veux-tu que je me déshabille ?
LUI : Tu es pleine de sang, je t’aime.
un temps de repos ……………………………
La nuit nous enlaçait tendrement. Il fallut quelque heures encore pour qu’elle comprenne bien ce qui lui arrivait.
ELLE N’AIMERAIT JAMAIS PERSONNE.
Elle me dit soudain : il faut que je parte tout de suite, je suis attendue : n’oublie pas que je suis courrier du Roi.
Je ne compris rien à son histoire. Courrier du Roi, pourquoi pas du Tsar. La royauté avait été abolie depuis des siècles.
Merveilles des temps à reculons. Merveilles des temps élastiques. Merveilles des temps mous.
L’histoire est composée d’angles mous qui respirent habillés de carton peint et de robes fanées et frémissantes.

D’un grand petit séjour au moulin étendoir des Belles Rives est né dans un grand éclat de rire, avec les poissons, la maman des poissons et toutes nos petites superbes écrevisses, mortes un jour de fausse pluie (comme souri froide) le Vélo d’Istanbul. Ou pour certain de Constantinople. Je déclare ce jour de l’an 1996 en mon âme et conscience et tout les reste que je n’ai pas encore acheté, l’envie d’un petit plaisir multiplié par cinq cents exemplaires, je vous salue avec mes mains.
Commencé d’imprimé en Novembre 1996 au Moulin Étendoir des Belles Rives 24150 à Port de Couze en Dordogne 50 exemplaires sur Rives enrichis d’une gravure en taille-douce, signés des auteurs.
DESSINS MICHEL VRAY / GRAVURES VINCENT ROUGIER

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